Hongrie : 5 banques étrangères contre 970 000 ménages et quelques centaines de communes

Nicolas Bárdos-Féltoronyi
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La Hongrie appelle à l'aide, le FMI et la Commission européenne. C'est que ce pays, comparable à la Belgique par son nombre d'habitants, traverse une profonde crise. Particulièrement dans le domaine du logement. Résultat, selon Nicolas Bardos, d'une politique de libéralisation et d'internationalisation de l'économie.

En Hongrie, un tiers (sic !) des ménages ont emprunté massivement en devises étrangères au cours de la dernière décennie. Endettés lourdement en monnaie étrangère, surtout en francs suisses, ils se rapprochent du gouffre financier chaque fois que la devise helvète s'apprécie face à leur monnaie, le forint. Comment expliquer cette catastrophe ?

Gouvernement et banques ensemble

Essentiellement par quatre évolutions simultanées : l’irresponsabilité néolibérale de la Banque centrale et des gouvernements successifs de la Hongrie, l’action commerciale fort profitable des banques privées, avant tout des cinq banques étrangères, une certaine ignorance populaire volontairement entretenue, la baisse du forint et la hausse du franc suisse.

Par des mesures fiscales, le gouvernement a favorisé ces emprunts en devises, tandis que la Banque centrale de Hongrie n’a pas eu l’idée de simplement l’interdire. Par des actions de promotions vigoureuses, les banques privées les ont octroyés et dès le départ ont bien entendu encaissé des commissions. Ces dernières peuvent être estimées à 66 milliards forints en faveur de leurs actionnaires. Par ailleurs, l’action commerciale des banques n’a évidemment pas visé à informer correctement les intéressés. Libéralisation, privatisation," désétatisation " obligent !

En cette fin novembre 2011, la situation se présente comme suit : près d’un million de ménages ont une dette surtout hypothécaire en devises de l’ordre de 6600 milliards de forints, soit 20 à 30 000 euros par ménage. Compte tenu des intérêts, la charge de remboursement est de l’ordre du double, toujours en franc suisse. Imaginez: il faut rembourser ses dettes en francs suisses, mais à partir de ses revenus uniquement en forints. Résultat: les Hongrois ne peuvent plus payer la note. Ils espéraient profiter de taux d'intérêt moindres sur les prêts en devises étrangères, allègrement concoctés par les banques Or, le forint a touché la semaine dernière des creux historiques face au franc suisse. Cela pose un problème dans la mesure où ces ménages ne sont pas couverts contre les fluctuations de change. Les banques auraient-elles oublié de le proposer ?

Une population précarisée

Qu’est-ce que cela donne pour la population concernée ? Le salaire moyen net de la majorité de la population s’élève à présent à 450 euros par mois. Au moment de la prise de l’emprunt, la charge mensuelle devait être d’environ 200 euros. Elle pouvait être supportable, à supposer qu’il y ait deux salaires dans le ménage. Elle atteint aujourd’hui quelque 320 euros pas mois et n’est plus supportable du tout. Les ménages peuvent resserrer à l’extrême leurs dépenses domestiques déjà très restreintes ou réduire les frais de scolarisation de leurs enfants. Si les recettes du ménage sont inférieures à la moyenne, il ne reste plus qu'à vendre et à déménager ou pis grossir la masse des dizaines de milliers de sans abris…

Pour les communes emprunteuses, c’est la faillite et la fin de services publics qu’elles assuraient jusqu’alors. Cela donne une belle occasion pour l’Etat devenu fort autoritaire de procéder à des nouvelles centralisations du pouvoir à l’instar de ce qui s’est déjà passé pour les pensions, les écoles, la santé, la justice, etc. et d’augmenter le contrôle sur la société.

Le gouvernement de droite nationaliste et populiste a pris des mesures législatives en cette matière en septembre dernier. Il propose des remboursements à taux de change fixe préférentiel. Toutefois, ne disposant pas des sommes en question, peu nombreux sont les ménages qui essayent de profiter de ces mesures (10 à 15%). Les banques, quasi toutes étrangères, estiment que la loi porte atteinte aux libertés fondamentales dans l'UE et mettent en garde contre les conséquences politico-économiques d'une telle mesure. Les banques pourraient perdre entre 320 et 480 millions d'euros, selon les estimations. Elles protestent auprès de la Commission de l’Union européenne. La Banque Centrale Européenne a déjà condamné les mesures prises par le gouvernement : elle les considère comme "dangereuses" pour le pays et les banques de la région. Reste à voir quelle sera la réponse de la Commission.

Nicolas Bárdos-Féltoronyi, professeur émérite de l'UCL

Nicolas Bardos-Féltoronyi a fui son pays, la Hongrie, en 1956. Après des études à Louvain, il a fait une partie de sa carrière dans une grande banque. Vient ensuite une carrière académique à l'Université catholique de Lille puis à l'UCL. Il se rend encore régulièrement en Hongrie pour y donner cours. Il a publié de nombreux ouvrages dont "Exercices géopolitiques pour l'union européenne. Les puissances et leurs différends" (L'Harmattan).

 

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