Haro sur les artistes ?

Jean-Gilles Lowies
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Y a-t-il trop d’artistes ? Ou les artistes chômeurs sont-ils trop nombreux ? Ces questions reviennent régulièrement dans l’actualité. Mais, selon Jean-Gilles Lowies, spécialiste des politiques culturelles, elles sont mal posées et ne permettent pas de penser la place des métiers artistiques dans notre société.

La question du " statut " des artistes défraie la chronique depuis plusieurs années et s’est invitée récemment à l’agenda de la campagne électorale lors de plusieurs débats. La presse écrite y a fait écho : inquiétude et colère des artistes face aux perspectives de précarité et unanimité des partis politiques francophones pour une révision de ce " statut ". Les artistes peuvent-ils y voir la promesse d’une embellie ? Aucune certitude n’est à avoir en la matière, tant les visions paraissent différentes au nord du pays. Sans en faire une affaire communautaire, force est de constater que les programmes des partis politiques flandriens observent une tendance générale orientée vers le renforcement du contrôle et de la lutte contre les abus de ce " statut ". Les réactions syndicales et associatives sont également nettement moins opposées en Flandre. Il sera donc complexe de dégager des priorités communes sur ce dossier au sein d’un prochain gouvernement. Que dire de plus ?

Curieux " statut "

Rappelons tout d’abord qu’il n’existe pas de " statut " spécifique aux artistes. Une loi est votée en date du 24 décembre - ça ne s’invente pas - 2002 qui permet aux artistes d’opter pour un statut d’indépendant ou de salarié. Et qui dit ouverture au salariat dit ouverture à diverses prestations sociales telles que les allocations de chômage. Dès 2011, l’Onem restreint les conditions d’accès et de maintien aux allocations de chômage, parfois même au mépris évident de la loi. Le Ministre de tutelle n’affiche publiquement aucune désapprobation vis-à-vis de ces dispositions. Le débat prend ensuite deux directions, celles des tribunaux et du Parlement. Si l’issue des procédures judiciaires a penché en faveur des artistes, les nouvelles dispositions réglementaires adoptées par le Parlement et portées par les Ministres compétents, basées notamment sur les avis du Conseil National du Travail, ne semblent pas offrir les garanties d’un avenir meilleur attendues par les professions artistiques.

Curieux " chômeurs "

Au-delà de l’univers kafkaïen de cette récente réforme (visa et carte d’artiste à demander à une commission artiste…), deux remarques s’imposent. Premièrement, il est permis de s’étonner que la question du " statut " des artistes au sein de notre société ait glissé – sombré - progressivement vers un débat sur le chômage des artistes. La seule perspective d’avenir offerte aux artistes serait donc d’émarger au chômage ? Cette tendance foncièrement délétère cantonne les artistes dans une posture de mendiants et leur ôte toute possibilité d’exercer leurs métiers dans la dignité. Ne dites plus chômage des artistes, dites emploi des artistes ! Ensuite, l’énergie déployée durant ces multiples réformes ne parait pas gommer la relative méconnaissance persistante des métiers artistiques soumis à l’intermittence. Soyons toutefois de bon compte, les singularités de ces métiers répondent à des logiques peu communes.

Les caractéristiques de l’emploi artistique mériteraient donc d’être prises davantage en considération, surtout en ce qui a trait à son intermittence. Selon les parlementaires et la presse, l’origine de la crise de 2011 réside dans le constat dressé par l’Onem d’une augmentation considérable des chômeurs artistes. La hausse du nombre d’artistes bénéficiant d’allocations de chômage, pointée du doigt par l’Onem, n’a pourtant rien d’étonnant. Elle est due à la hausse de près de 80% du volume d’emploi artistique ces dix dernières années. Cette spécificité défie toute logique intuitive. En régime d’intermittence, plus l’emploi augmente et plus le chômage augmente. Ce phénomène déjà démontré internationalement se vérifie chez nous : depuis dix ans, les courbes du chômage suivent systématiquement celles de l’emploi artistique, et cela dans chacune des trois régions, bien que leurs trajectoires soient distinctes (la hausse la plus importante est située à Bruxelles et l’évolution en Flandre tend à stagner, voire à diminuer). Cette logique pose question aux pouvoirs publics : que faire si l’on ne peut plus se reposer sur l’adage politique " plus d’emploi, moins de chômage " ? Cette équation n’est pourtant pas sans issue, du moins en théorie... Il s’agit de diminuer le caractère intermittent du travail artistique. Cela revient à stabiliser l’emploi des artistes, c'est-à-dire lui donner une plus longue durée (soit continue soit constituée d’un plus grand nombre de contrats courts). Dans cette optique, deux dynamiques non exclusives sont envisageables : l’expansion et la contraction.

Curieux " emplois "

Tout d’abord la contraction de l’offre de travail. C’est-à-dire la diminution du nombre de nouveaux artistes sortants de l’enseignement supérieur artistique. Cette approche par un " partage du travail " plus favorable ne parait pas avoir de défenseur, ni du côté politique, ni du côté culturel. Notons que les deux Communautés diplôment ensemble chaque année près de 2000 jeunes artistes ; et en 2013, le volume d’emploi salarié artistique représentait 3282 ETP. Deuxième dynamique, l’expansion, soit une hausse de la demande d’emploi artistique. Cette perspective englobe de nombreux cas de figure qui vont de la croissance de l’économie culturelle et créative à la rationalisation des organisations culturelles.

Pour l’instant, la voie choisie consiste en une contraction statistique du chômage des artistes. En durcissant les conditions d’accès à la protection de l’intermittence, les statistiques ne pourront que baisser... Alors, mission accomplie ? Haro sur les artistes ? Mettre l’emploi artistique au cœur du débat et de l’action publique aiderait sans doute à sortir de cette situation " par le haut ".

Jean-Gilles Lowies

Assistant à l'Université de Liège et chercheur à l'Université Libre de Bruxelles, Jean-Gilles Lowies est un spécialiste des politiques culturelles et de l’intermittence. Il est également chargé de recherches à l'Observatoire des politiques culturelles et conférencier au Conservatoire Royal de Bruxelles.

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