Gaza: l'inéluctable drame cautionné par les diplomaties occidentales

Alors que le regard averti ne sait plus où porter au Moyen-Orient en raison de la multiplication des foyers de violence meurtrière, le tandem israélo-palestinien refait la une et mobilise diplomaties et opinions. Aux innombrables déclarations sur le droit d’Israël de protéger sa population, fait écho le décompte macabre des victimes, encore une fois à une majorité écrasante palestiniennes et civiles. Le 25 juillet, à la mi-journée, l’on dénombrait ainsi plus de 800 morts palestiniens, dont 81% de civils et 24% d’enfants. En face, avec l’opération terrestre lancée le 20 juillet, le bilan est passé d’une victime civile à 35 morts, dont 33 soldats de Tsahal.

Convaincu de son bon droit à se protéger des "terroristes" et fort de l’appui de ses soutiens américains et européens, Israël entend poursuivre son offensive jusqu’à détruire les tunnels donnant aux groupes palestiniens la capacité de lancer des roquettes sur Israël. Disposant de moyens dérisoires en comparaison, le Hamas se permet pour sa part de rejeter des trêves et d’avancer des conditions dans ce qui peut apparaître comme une vraie prise d’otage de la population. Le bilan s’aggrave, les diplomaties occidentales s’émeuvent : soulignant le droit d’Israël à l’auto-défense, elles l’appellent néanmoins à faire preuve de retenue afin d’épargner les civils. Cette émotion masque mal pour le regard averti une grande hypocrisie, notamment de la part de l’UE et ses États membres qui ont, en pratique, cautionné depuis des années un "statu quo" apparent qui a de fait rendu cette nouvelle éruption de violence inéluctable. Et cette violence, par la structure même du rapport de forces entre Israël et Palestiniens, ne peut pas être économe en vies civiles.

L’histoire d’un non-processus de paix

Depuis la signature des accords d’Oslo en 1993, les diplomaties parlent de "processus de paix". Ce terme est une mystification: les seules avancées en la matière ont eu lieu entre le moment où Yasser Arafat et Yitshak Rabin se sont serrés la main à la Maison Blanche et celui où le Premier ministre israélien a été assassiné par l’un de ses compatriotes et coreligionnaires (novembre 1995). Deux ans au cours desquels plusieurs accords ont été signés. Mêmes imparfaits dans leur conception et souffrant dans leur mise en œuvre de multiples reculades et d’éruptions de violence croisées, ces accords avaient néanmoins donné naissance à l’Autorité palestinienne (AP) et permis une autonomie sur une portion des territoires occupés depuis 1967.

L’histoire ultérieure du "processus de paix" est une longue litanie de tentatives molles, systématiquement avortées, alternant avec des épisodes de violence brute. Du mémorandum de Wye Plantation en 1998 à la dernière tentative enterrée en avril 2014 de John Kerry en passant par le sommet de Camp David (juillet 2000), la feuille du route du " Quartet " (réunissant l’ONU, la Russie, l’UE et les Etats-Unis mais dominé par ces derniers) qui devait donner naissance à un Etat palestinien en 2005 et la mise sous embargo de Gaza après l’accession du Hamas au pouvoir par la voie des urnes en janvier 2006, l’agonie du processus de paix est patente.

Ce que cette liste non exhaustive ne montre pas, c’est un quadruple refus. Celui des gouvernements israéliens de renoncer à la colonisation des territoires palestiniens. Celui des Palestiniens de renoncer à leurs aspirations nationales, y compris pour certains au travers de la lutte armée. Celui des élites américaines d’user de leur influence afin d’équilibrer un rapport de forces où la puissance débridée de l’un – Israël – suscite systématiquement la " nuisance " de l’autre – le "terrorisme" palestinien. Enfin celui des autres diplomaties, notamment européennes, de s’impliquer autrement que par des mots lénifiants et un engagement économique qui consiste, côté palestinien, à faire de l’humanitaire et maintenir la tête de l’AP au-dessus de l’eau et, côté israélien, à l’essor des échanges, de la coopération et de la prospérité.

L’illusion d’un statu quo

Si ce non-processus de paix perdure depuis plus de 15 ans, c’est qu’il est traité comme une situation de statu quo gérable ne nécessitant pas une action plus déterminée et décisive de la part de la communauté internationale. Cette vision relève de l’aveuglement.

Premier développement démentant la stabilité de ce statu quo : la colonisation israélienne rampante à Jérusalem et en Cisjordanie. Depuis Oslo, le nombre de colonies et de colons israéliens a augmenté de manière continue et soutenue. D’une centaine en 1993, les colonies sont passées à environ 250 en 2013, la population de colons évoluant sur la même période d’environ 270.000 à près de 520.000, la présence arabe à Jérusalem Est étant par ailleurs de plus en plus marginalisée. Ce mouvement s’accompagne du grignotage des territoires palestiniens et de leurs ressources, notamment aquifères, d’une restriction aggravée de la mobilité de la population palestinienne, et de la multiplication des actes de violence entre les deux populations, ceux perpétrés par des colons restant le plus souvent impunis. Si, soutenue par la communauté internationale, l’AP maintient un semblant de dynamique économique en Cisjordanie, la situation socio-économique reste précaire. Les chiffres sont révélateurs : 34.5% de taux de pauvreté, 23% de chômage, un revenu par habitant de 399 dollars (estimations du PNUD pour 2013). A cela s’ajoute le double contrôle de la population, celui exercé par l’armée israélienne qui quadrille l’espace avec ses checkpoints et peut intervenir où bon lui semble et n’importe quand, et celui exercé par une police palestinienne dont une des principales missions est la coopération sécuritaire avec Israël, ce qui en fait aux yeux de nombreux Palestiniens une simple force supplétive à l’Etat hébreu.

La plupart des données ne distinguent pas entre Cisjordanie et Gaza, mais la situation de cette dernière est pire. Cet espace de quelques 360 km² entièrement clôturé est un des plus densément peuplés de la planète avec 1.8 millions d’habitants. Soumise à un embargo depuis plus de 8 ans, la population est massivement dépendante de l’aide humanitaire extérieure. Pour l’essentiel, c’est une population autorisée à survivre, non pas à vivre, en dehors des flambées de violence (juin 2006, tournant 2008/2009, novembre 2012 et aujourd’hui encore). Jusqu’à récemment, les tunnels à la frontière avec l’Egypte apportaient une petite bouffée d’air. Mais dépendant de l’humeur des autorités en place au Caire, ce canal s’est vu grandement restreint depuis le coup d’Etat contre le président Morsi à l’été 2013, d’où dégradation de la situation à Gaza.

Que toute une population subisse aussi longtemps une telle "punition collective" n’a rien d’un statu quo. Il s’agit plutôt d’un terreau parfait pour l’exacerbation de la frustration et du ressentiment, à l’instar de ceux que produisent la colonisation et son cortège d’injustices en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

L’inéluctabilité des victimes civiles

Faute de reconnaître pleinement le caractère délétère de ce faux statu quo, les diplomaties occidentales souscrivent pour l’essentiel à la lecture israélienne de l’actuel round de violence, à savoir une guerre entre les "terroristes" du Hamas et une armée israélienne responsable de la défense de sa population. Les remises en question extérieures portent non sur le principe d’un recours à la force par Israël mais sur la proportionnalité et l’évitement des cibles civiles. Israël fait valoir qu’il a invité la population à évacuer certains quartiers, que le Hamas a pour habitude d’opérer dans des zones peuplées utilisant les civils comme boucliers humains, et que son armée, " la plus éthique " au monde, mène des enquêtes sérieuses à chaque nouveau drame. En se contentant de cet argumentaire, la communauté internationale fait l’impasse sur les équations structurelles du conflit qui rendent inéluctable un lourd tribut civil.

Premièrement, eu égard à la densité de la population sur ce territoire minuscule et l’impossibilité d’en sortir, les lourdes frappes israéliennes ne peuvent que générer d’innombrables dommages "collatéraux". Aucun lieu n’est sanctuarisé sur ce mouchoir de poche ; même les hôpitaux et les écoles de l’ONU se retrouvent régulièrement la cible de frappes. Des enfants ont récemment péri sur une plage où ils jouaient au pied d’hôtels hébergeant des journalistes étrangers.

Deuxièmement, dans les cartes mentales des médias et des diplomates occidentaux, le Hamas est une sorte d’excroissance étrangère à la population civile, un groupe de "terroristes" sans légitimité ou assise sociale. Il n’en est rien. Les activistes du Hamas et d’autres groupes palestiniens recourant à la violence sont issus de la population palestinienne et en font partie intégrante. Ils n’ont pas de casernes ou de barricades. Ils vivent, mangent et dorment au sein de leurs familles, constituées de civils de tout âge ; ils meurent parfois avec elles quand Israël décide de frapper. Ils se battent à partir des espaces disponibles à défaut de champ de bataille ou de "maquis". L’exigence par le Hamas d’une levée de l’embargo comme condition pour un cessez-le-feu peut ressembler à une prise en otage de la population, mais peut-il en faire l’économie vu la situation que l’embargo crée ? Perdus pour perdus…

Troisièmement, et face à une des armées les plus puissantes au monde, les activistes palestiniens ont-ils le choix des armes, des stratégies et des lieux ? Ont-ils un autre choix que celui de résister avec les moyens du bord – aussi peu respectueux soient-ils d’un droit de la guerre taillé pour des armées régulières – ou bien renoncer simplement à leur résistance contre l’occupation et à leur projet national ? L’histoire du processus de paix enseigne que la négociation, à ce jour, n’a jamais vraiment profité aux Palestiniens, achoppant constamment sur le double obstacle de la colonisation et d’une vision unilatérale et maximaliste de la sécurité d’Israël. Même l’Intifada blanche, un mouvement de résistance pacifique de la société civile dont on entend peu parler en Occident, est en butte à la répression israélienne et aux stratégies d’étouffement.

Il ne s’agit certainement pas ici de cautionner le Hamas, mouvement lui-même autoritaire. Il s’agit plutôt, dans une perspective dépassionnée de rendre compte de son inscription dans un contexte politique, socio-économique et humain d’occupation, de colonisation et de répression propice à la perpétuation de la violence, et dont les fondamentaux condamnent chacune des opérations israéliennes un bilan humain et civil très lourds pour la population palestinienne, sans parler des vies israéliennes sacrifiées au nom, non pas de la sécurité, mais de la colonisation.

Conclusion

Tous ces paramètres sont connus, y compris en Israël où une frange marginale milite contre la colonisation et ses effets pervers tant pour les Palestiniens que pour la société israélienne. Mais à ce jour, les diplomaties occidentales dont l’appui fait la force d’Israël, n’ont pas trouvé le courage de faire pression sur un Israël bien portant économiquement et supérieur militairement, pour qu’il choisisse la paix plutôt que la colonisation, qu’il s’oriente vers des concessions dictées non pas par le rapport de forces brut mais par la reconnaissance de la légitimité des revendications et des besoins palestiniens. Autrement, chaque trêve ne pourra être qu’un intermède entre deux éruptions de violence. Or rien à ce jour, rien ne laisse présager un tel courage à Washington, Bruxelles ou d’autres capitales occidentales. Mais peut-être ne s’agit-il plus vraiment de courage, mais d’un simple basculement politique des élites européennes désormais plus sensibles à la proximité avec Israël qu’aux droits encore non réalisés des Palestiniens.

Elena Aoun

Elena Aoun est professeure à l’UCL de Mons et chercheure au CECRI (Centre d’études des crises et des conflits internationaux). Ses travaux portententre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient.

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