Festivals, expositions temporaires, capitales européennes de la culture et autres fantasmes

Nous sortons de la période festivalière (Aix-en-Provence, Avignon, Bayreuth, Salzburg, et quelques centaines si pas milliers d’autres), et c’est sans doute le bon moment pour en évaluer les retombées, de même que celles des autres événements cités dans le titre de cet article.  Il est largement admis, très souvent sans beaucoup de preuves, que ces événements n’ont que des conséquences bénéfiques : ils ont évidemment un effet très positif pour ceux qui les fréquentent ; ils en ont parfois sur les infrastructures ; ils augmentent les revenus dans la région où ils ont lieu, ils créent des emplois, ils augmentent le nombre de touristes et donc de nuitées dans les hôtels et la fréquentation des restaurants, et rendent par conséquent heureux les habitants du coin, même s’ils n’y participent pas de façon directe. Mais, qu’en est-il vraiment ?

Effets positifs à relativiser

L’effet sur les infrastructures est évident : on améliore les voies de communication, on construit des musées, des salles d’exposition et de spectacle, on restaure heureusement un peu les vieux théâtres grecs ou romains, etc., sans se demander si les " sous soutirés " aux pouvoirs publics locaux, régionaux ou nationaux pour financer les méga spectacles n’auraient pas pu être utilisés bien mieux en dotant et en rénovant les académies et conservatoires qui sont dans un piteux état, et en finançant l’enseignement des arts dans les écoles et lycées, de façon à inciter les jeunes à s’intéresser aussi à autre chose qu’à Madonna, Lady Gaga et Facebook.

Les autres effets sont bien plus délicats à mesurer. Les méthodes couramment utilisées pour ce faire sont ou bien l’enquête avant l’événement (1), très critiquée parce qu’il vaut sans doute mieux " ne pas avoir de chiffre plutôt qu’un mauvais chiffre " (2), ou bien l’enquête durant l’événement qui porte sur les dépenses que les visiteurs y consacrent et le degré de satisfaction de tous les participants.

Que les élus locaux en recherche d’électeurs s’y pavanent avec délectation, et que les visiteurs, spectateurs, auditeurs et journalistes sont heureux est assez clair, sans quoi ils n’iraient pas et cela contribue sans aucun doute au plaisir de leurs vacances. Mais c’est loin d’être le cas des habitants locaux, comme le montre une étude (3) sur les retombées des événements organisés dans les villes consacrées " Capitales Européennes de la Culture " (CEC).

Quelques chiffres pour en préciser d’abord la dimension. Depuis leur création en 1985, 60 villes ont " bénéficié " de ce label, et Mons en Hainaut nous arrive en 2015. Plus des trois quarts des investissements structurels consentis entre 1995 et 2004 dans les 21 villes examinées proviennent des pouvoirs publics. Quelques 500 projets culturels à chaque occasion. En moyenne, 12% d’augmentation des nuitées d’hôtel durant l’événement, mais une chute de 4% par rapport à la moyenne pour l’année suivante et pas d’analyse de ce qui se passe par la suite.

Des habitants sceptiques

L’étude montre que dans les villes étudiées (4), et ce quelle que soit la méthode d’évaluation économétrique utilisée, la satisfaction des habitants diminue pendant l’événement (pollutions diverses, bruit, trafic, etc.) et revient à son niveau précédant l’événement, durant les années qui suivent. Ce désagrément est loin d’être négligeable. Il équivaut en effet à un quart de la réduction de bien-être que ressent un chômeur par rapport à un travailleur. L’idée que ce genre d’événement rend les citoyens du coin et des environs plus heureux est donc erronée.

Tant pis pour le bonheur des habitants puisque, sans aucun doute, les retombées économiques dont les organisateurs des événements se targuent pour obtenir les financements publics sont énormes. Et en effet, lorsque les dépenses (pas les profits nets) des visiteurs sont comparées au coût de l’événement, le solde est miraculeusement positif, parce qu’on y inclut les dépenses des 30 à 40% de visiteurs locaux, qui substituent simplement une dépense à une autre ; des autres visiteurs nationaux (20 à 30%) qui provoquent un déplacement de la dépense d’une ville à l’autre dans la même région, ce qui revient en quelque sorte à un " emprunt " au voisin ; des visiteurs d’un jour (10 à 20%) qui ont amené leur pique-nique, voire leur sac de couchage.

Restent les 10 à 20% d’étrangers au pays, cette fois un apport à la ville ou au pays organisateur. Je doute que le festival d’Avignon ou de Salzburg fasse beaucoup mieux que les CEC, une fois décomptés les journalistes ainsi que les visiteurs locaux et nationaux.

Au sujet des méga expositions temporaires, deux mots que j’emprunte à Philippe de Montebello, ancien directeur du Metropolitan Museum de New York. Lorsqu’on lui demandait quel " show " il préparait pour la rentrée, il répondait qu’il était directeur du Metropolitan Museum et pas du Metropolitan Opera (5).

Des budgets à affecter ailleurs

Il ne faudrait pas en déduire que je suis " contre la culture ", bien au contraire, mais je suis pour une culture bien administrée et pas nécessairement pour les méga événements auxquels seuls certains peuvent se permettre d’assister et dont les autres sont informés par les journalistes invités qui nous en racontent les détails dans la presse. Déplacer la culture " ailleurs " attire sans doute ceux qui sont en vacances et qui, le soir du spectacle, veulent se montrer bronzés au retour de la plage ou de la piscine. On dira que cela les introduit à la culture et qu’ils deviendront par la suite des accros de l’Opéra de la Monnaie, de l’Orchestre de Liège, ou du Théâtre National. Je n’en crois rien, et cela n’a en tout cas à ma connaissance, jamais été démontré.

Je ne dis pas non plus qu’il faut supprimer les festivals et les méga expositions, mais il faut savoir que, contrairement à ce que leurs organisateurs affirment, leurs effets économiques sont au mieux nuls et que leurs budgets pourraient être affectés à des projets dont les retombées à court et long terme sur le bien être des populations locales sont plus importantes. Seule consolation : le bilan des événements sportifs, depuis les Jeux Olympiques jusqu’aux compétitions et autres championnats, y compris Francorchamps, est pire (6).

Victor Ginsburgh, Professeur à l'Université libre de Bruxelles

Économiste, Victor Ginsburgh, est un des spécialistes de l'économie de la culture. Il a consacré à cette matière un manuel en anglais écrit en collaboration avec D. Throsby dont le deuxième volume en préparation.

 (1) Ce sont les méthodes dites d’évaluation contingente qui comportent des questions du style " combien êtes-vous prêt à payer pour tel événement organisé dans votre bonne ville " avec le réponse classique " autant que vous voulez ", puisqu’on ne vous demandera pas de payer ; ou " combien voulez-vous être payé pour vous compenser si nous prenons l’initiative d’organiser XYZ " ce qui est pire.

(2) Peter Diamond and Jerry Hausman, Contingent valuation : Is some number better than no number, Journal of Economic Perspectives 8 (1994), 45-64.

(3) Bruno Frey, Simone Hotz and Lasse Steiner, European capitals of culture and life satisfaction,

(4) Localisées dans les pays suivants : en Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni et Suède.

(5) Voir Bruno Frey and Isabelle Busenhart, Special exhibitions and festivals, dans Victor Ginsburgh and Pierre-Michel Menger, eds., Economics of the Arts, Amsterdam : Elsevier, 1996.

(6) Voir Victor Matheson, Mega-events : The effect of the world’s biggest sporting events on local, regional and national economies, dans Dennis Howard and Brad Humphrey, eds., The Business of Sports, Westport : Praeger, 2008.

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