Erdogan ou la monopolisation du pouvoir

Vincent Eiffling
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Selon Vincent Eiffling, les manifestations qui secouent la Turquie depuis une semaine sont un révélateur. Celui de la concentration des pouvoirs aux mains d'un homme : Recep Erdogan, dont la culture et la pratique politique sont en contradiction flagrante avec la partie la plus jeune et la plus moderniste de la société turque.

Au sixième jour d’un mouvement de contestation sans précédant depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir en Turquie, les excuses présentées ce lundi par le vice-Premier ministre, Bülent Arinç, pour les blessés occasionnés par l’intervention des forces de l’ordre, ne semblent pas à même d’atténuer la volonté des manifestants. C’est que le malaise qui secoue aujourd’hui une tranche importante de la société turque va bien au delà du projet de réaménagement de la place Taksim ; ce dernier n’ayant été que l’élément déclencheur d’un mouvement qui s’est désormais propagé à plus de 200 localités et 67 villes à travers le pays. Car celui qui occupe aujourd’hui l’épicentre de la fronde populaire, c’est bien le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, dont les manifestants rejettent la politique, tant sur le fond que sur la forme.

La méthode du bulldozer

Vainqueur de trois élections législatives consécutives depuis 2002, dont la dernière, en juin 2011, avec 49,8% des suffrages, l’actuel Premier ministre estime jouir d’une légitimité suffisante que pour imposer des réformes controversées sans aucune forme de concertation, tant avec l’opposition kémaliste, qu’avec les acteurs de la société civile. Si son parti islamo-conservateur jouit bien d’une majorité absolue au sein du parlement turque, Erdogan semble pourtant oublier que 50% de la population n’a pas voté en sa faveur. Or en démocratie, l’accession au poste de chef de gouvernement impose des responsabilités, dont la première est de gouverner dans l’intérêt du bien commun, au nom de tous ses citoyens, et pas simplement dans l’intérêt de sa seule base électorale. Sur la forme, c’est ici que le bat blesse. Erdogan, c’est la méthode du bulldozer. Il n’écoute pas, il n’entend pas. Il centralise le pouvoir, glorifie sa personnalité. Il divise au lieu de rassembler. Il impose son point de vue et surtout dénigre, insulte et met au pilori ceux et celles qui n’adopteraient pas sa vision. Aujourd’hui en Turquie, entre partisans et opposants à l’AKP, il n’est plus possible d’être d’accord sur le fait qu’on est en désaccord. Il qualifie les manifestants de marginaux, de vandales, de terroristes. Soulignant son dernier succès électoral, il menace de mobiliser ses partisans afin d’aller confronter les manifestants dans les rues. A l’heure où son pays est en crise, il s’envole pour une tournée de 4 jours en Afrique du nord, histoire de vanter les mérites du " modèle " démocratique turc dont devraient s’inspirer les gouvernements issus du printemps arabes. Cette attitude illustre bien le mépris dont il fait preuve vis-à-vis des manifestants.

Cela dit, Abdullah Gül, le Président de la république lui aussi issu des rangs de l’AKP, a tenté de se distancer de son premier ministre, rappelant que la démocratie, ce n’est pas seulement des urnes, mais également une culture du dialogue. Il a d’ailleurs rencontré en début de semaine les leaders des principaux partis d’opposition tout en appelant les manifestants au calme. Mais ces derniers ne sont pas dupes. En Turquie, le rôle du président demeure pour l’instant protocolaire, le vrai patron, c’est le Premier ministre. Or celui-ci, fort de son bilan économique positif – une croissance annuelle oscillant entre 4 et 8% depuis 2005 – estime ne plus devoir se justifier, les chiffres parlent pour lui.

Le grappillage des libertés

Mais aujourd’hui, ce sont avant tout les questions de société qui divisent. Jamais la Turquie n’a été aussi fracturée. Si les milieux ruraux et populaires demeurent traditionnellement conservateurs et donc favorables à l’AKP, une tranche importante des classes moyennes, les milieux laïcs, et la jeunesse urbanisée ne se retrouvent pas dans le processus d’islamisation qui a cours en Turquie depuis 10 ans. Un simple exercice illustre parfaitement cette réalité : il suffit de superposer la carte des résultats électoraux de l’AKP sur celle de l’indice de développement humain dans le pays. Le résultat saute aux yeux : les départements riches, urbanisés et développés ne votent pas pour l’AKP. Le pays est coupé en deux. C’est toute la périphérie ouest et sud de l’Anatolie qui s’oppose au centre traditionnellement rural et conservateur.

Les manifestants qui sont descendus dans les rues ces derniers jours veulent pouvoir choisir leur mode de vie sans que le gouvernement tente de leur imposer ses croyances. Le ressenti, c’est un grappillage progressif des libertés individuelles et de la liberté d’expression. Les exemples ne manquent pas. Premier cas, l’alcool, dont les consommateurs sont taxés d’alcooliques et de pécheurs par le premier ministre. La vente en est interdite entre 22h et 6h du matin. Sa consommation publique est également prohibée depuis peu. Cette politique restrictive est officiellement guidée par le souhait de faire diminuer la criminalité et d’améliorer la santé de la population. Comme si l’alcool était la cause de maux innombrables alors que sa consommation annuelle se chiffre à 1,5 L par habitant en Turquie contre 8 à 12 L pour les citoyens de l’Union européenne. Sur Turkish Airlines, dont l’Etat détient 49% des parts, l’alcool n’est d’ailleurs plus au menu des vols intérieurs. Autre exemple, l’avortement, un meurtre selon Erdogan. L’AKP a modifié la loi sur le sujet qui datait de 1983. De 10 semaines, le délai légal pour une IVG est passé à 4 semaines, durée au bout de laquelle selon la majorité des Imams, le fœtus se voit doter d’une âme. Or en 4 semaines, beaucoup de femmes risquent de ne pas s’apercevoir de leur grossesse. Les centres de planning familial ont également vu leurs moyens drastiquement diminués car selon l’Islam, il ne peut y avoir de sexe en dehors du mariage. Enfin, la liberté d’expression. Les manifestations de ces derniers jours n’ont pas été couvertes par les grands médias nationaux, ceux-ci craignant les réactions du gouvernement. En 2012, la Turquie comptait 104 journalistes incarcérés, c’est plus que la Chine et l’Iran réunis. En 2011, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a enregistré 159 cas impliquant la Turquie, c’est plus que la Russie pour cette même année. Ce lundi, Erdogan qualifiait Twitter d’outil nuisible pour la stabilité du pays. Et la liste des exemples est encore longue.

Un nouveau Poutine

Dans un pays où 43% de la population a moins de 25 ans, la majorité de cette jeunesse aspire à la modernité. La démocratie turque est encore jeune, elle continue son évolution et vit aujourd’hui une épreuve importante pour sa pérennité. Avec une opposition fragmentée dénuée de leader charismatique, la voie demeure cependant libre pour Erdogan. La réforme constitutionnelle de 2010 a écarté l’armée comme contre-pouvoir et dès 2014, le président sera élu pour la première fois au suffrage universel. La nouvelle fonction présidentielle concentrera alors la majorité des pouvoirs, au détriment du premier ministre. Ce nouveau système pourrait permettre à Erdogan de se maintenir à la tête du pays jusqu’en 2023, comme il l’a d’ailleurs souhaité en septembre 2012 à l’occasion de sa réélection à la tête de l’AKP. Pareil cas de figure pourrait sonner le glas de la démocratie turque qui n’en aurait plus alors que le nom, à l’instar de la situation que connaît la Russie, Erdogan deviendrait le Poutine de l’Anatolie.

Vincent Eiffling, doctorant en sciences politiques (UCL)

Vincent Eiffling,est chercheur au Centre d’Etude des Crises et des Conflits Internationaux (CECRI-UCL), Chercheur-associé au Centre d’Etude des Ecoles Militaires de Saint-Cyr. C'est un spécialiste de l'Iran et de la Turquie. Il étudie également les rapport entre le Moyen-Orient et la Chine.

 

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