Elections aux Etats-Unis : Femmes, je vous aime ?

C’est le paradoxe de cette élection : jamais les femmes n’ont été autant courtisées (mot choisi à dessein) et insultées à la fois. Du " I love women " d’Ann Romney au début de son discours à la convention républicaine, à une convention démocrate dominée par les " women’s issues " (la contraception, l’avortement, l’égalité salariale), les deux camps cherchent à séduire (ici encore le mot est choisi à dessein) l’électorat féminin.

"Mind the gap"

Les femmes représentent 51% de la population américaine et depuis 1980 elles sont proportionnellement plus nombreuses à voter que leurs concitoyens masculins. Cette différence de taux de participation entre les sexes ne fait que croître d’une élection à l’autre et est plus marquée chez les jeunes, ce qui laisse à croire qu’il s’agit d’une tendance lourde. En 2008, les femmes ont été 5% de plus à voter que les hommes. Leur civisme n’est cependant pas récompensé car elles ne sont que 17% au Congrès, il n’y a que 6 femmes gouverneurs sur 50 et elles ne représentent que 23% des élus dans les instances législatives des états. Les Etats-Unis sont au 94ème rang mondial en ce qui concerne le pourcentage de femmes élues. Et pourtant elles sont un électorat convoité et essentiel puisqu’elles représentent le groupe d’électeurs le plus important. D’ou l’intérêt de poser la question : y-a-t-il un " vote féminin " ? A priori, il semblerait que oui mais dans une mesure moindre que les minorités ethniques. En effet, depuis 1980 il existe une différence plus ou moins importante selon les élections entre les choix électoraux des femmes et des hommes. Avant cette date les deux sexes choisissaient le même candidat à peu de chose près. Reagan obtient 8% de moins chez les femmes que chez les hommes. Et depuis lors, les femmes ont favorisé le candidat démocrate par au moins 4% (Bill Clinton en 1992) et jusqu’à 11% (Clinton en 1996). En moyenne, au cours des 8 dernières élections, la différence entre les votes des femmes et des hommes a été de 6,5%. Ce " gender gap " s’explique par un plus grand attachement des femmes au système de protection sociale et par une plus grande modération sur les questions de politique étrangères. Il est probable que les femmes soient plus nombreuses à bénéficier de l’aide gouvernementale puisqu’elles sont plus nombreuses à être pauvres, âgées et parent isolé. Il serait tentant de considérer que les questions liées à leurs choix reproductifs soient au cœur du vote féminin mais il semblerait que cela ne soit en général pas le cas, sauf si un candidat tient une position particulièrement extrême. Sur l’avortement par exemple, les hommes et les femmes tiennent des positions très proches mais elles sont plus libérales sur le mariage homosexuel. Ce sont plutôt les questions économiques et le rôle du gouvernement qui déterminent les choix des femmes. Elles sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à considérer que la puissance publique doit faire plus pour aider les populations les plus fragiles (les enfants, les vieillards et les pauvres) et que l’éducation doit être une priorité de l’action gouvernementale. D’ailleurs, des études montrent que ce ne sont pas les femmes qui ont changé de position politique en se reportant sur le parti démocrate, mais bien plutôt les hommes qui ont migré vers les républicains. De plus en plus conscientes de leurs intérêts à mesure qu’elles devenaient plus autonomes mais aussi plus fragiles socio- économiquement, les femmes ont résisté au basculement vers un parti qui prône le démantèlement du (faible) filet de sécurité américain.

 " R.E .S.P.E.C.T. "

Mais malgré leur poids politique, les femmes peinent à être traitées avec respect. Depuis le début de la campagne, plusieurs républicains candidats à des postes au Congrès ont défendu leur opposition à l’avortement même en cas de viol avec des arguments scandaleux : " une femme ne peut pas être enceinte si le viol est réel ", " une grossesse qui est le fruit d’un viol est une bénédiction divine ". Ces propos d’un autre âge ont créé la polémique, à juste titre. Romney, conscient de son retard auprès de l’électorat féminin s’est empressé de se distancer des candidats en question. Cependant, son vice-président est lui aussi hostile à l’avortement en cas de viol et la position officielle du parti républicain reconnaît un droit absolu à la vie pour le fœtus sans limitations pour les cas de viol, d’inceste ou de danger pour la mère. Cette perception des femmes avant tout (et malgré tout) comme des mères nie leur libre arbitre et leur individualité au nom de la sacro-sainte vie du fœtus quelles que soient les conditions et les conséquences de son existence. Si l’opinion publique américaine reste divisée sur l’avortement, les républicains, poussés par leur base ultra-conservatrice, ont choisi de soutenir une position extrême qui les met en porte-à-faux avec la grande majorité des électeurs. Avant le premier débat à Denver, l’orthodoxie républicaine non seulement sur l’IVG mais sur l’obligation des employeurs à choisir des assurances maladies qui couvrent les frais de contraception, avait donné à Obama une avance de près de 20 points sur Romney auprès des femmes. Depuis, alors que Romney se présente comme partisan d’une restriction raisonnée du droit à l’avortement (avec des exceptions en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la mère) cet écart s’est réduit à 10 points. Reste à la campagne d’Obama de convaincre les électrices que Romney partage les positions extrêmes de son parti mais aussi de les persuader que les démocrates comprennent les véritables enjeux pour les femmes. Ainsi, Obama s’attache, lorsqu’il parle des " questions de femmes " à les replacer dans un contexte plus large. L’égalité salariale n’est ainsi pas un problème de femmes, mais un problème pour toute la société puisque les femmes participent, parfois seules, au budget familial. Tout manque à gagner pour elles est donc une perte pour l’unité familiale. Le même mode de raisonnement est appliqué au remboursement de la contraception puisqu’il s’agit d’une dépense qui grève le budget du ménage. En faisant des enjeux qui touchent les femmes des enjeux pour la collectivité dans son ensemble, Obama reconnaît la place prépondérante des femmes dans la société américaine. Elles sont plus nombreuses à être diplômées d’universités que les hommes, elles occupent 51% des postes de management et 40% d’entre elles sont le principal soutien de famille.

Et pourtant, alors même qu’elles sont décrites comme un élément essentiel de la campagne, les médias utilisent des termes comme " turned on " (émoustillée) ou " turn off " (refroidie) pour décrire leurs réactions face aux candidats. Tout comme les termes utilisés au début de cet article, les mots ont leur sens. Pourquoi utiliser le vocabulaire de la séduction pour parler des électrices. Ne sont-elles pas capables de faire un choix rationnel ? Ou bien encore sont-elles les seules à prendre des décisions sous l’emprise de leurs émotions ? Et quand il s’agit de parler de l’hésitation des femmes sans diplôme universitaire qui souffrent particulièrement de la crise économique et qui envisagent de voter pour Mitt Romney à cause de ses promesses de créations d’emplois, elles sont décrites comme des " waitress moms " (des mamans serveuses). Après les " soccer moms " (les mamans qui emmènent leurs enfants jouer au foot) pour décrire les femmes mariées vivant en banlieue en 1996 et 2000, les " security moms " inquiètes pour la sécurité de leurs enfants après le 11 septembre, cette année encore un groupe de femmes, membres productives de la société qui exercent leur devoir citoyen sont réduites à leur fonction reproductive. Comme le chante Aretha Franklin, R-E-S-P-E-C-T, find out what it means to me !

Katya Long, chargée de recherche au FNRS

Spécialiste du système politique américain, Katya Long a consacré sa thèse au dilemme républicain dans les premières décennies de l'histoire des États-Unis. Elle est aujourd'hui attachée au Centre de recherche sur la vie politique de l'ULB (CEVIPOL) et s'intéresse particulièrement à la présidence américaine.

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