"Droit au blasphème "?

Edouard Delruelle
Edouard Delruelle - © RTBF

Sur cet attentat perpétré par deux agités du bocal contre le journal satirique Charlie Hebdo, tout a été dit : c'est criminel, c'est imbécile, etc..

Mais il y a une question sur laquelle on entend beaucoup de bêtises depuis quelques jours, c'est à propos du « droit au blasphème ». On confond tout, je crois.

Ce qu'on appelle « droit au blasphème », ce n'est rien d'autre, en fait, que le droit de critiquer et de se moquer des religions. Droit à la liberté d'expression qui s'étend, dit la Cour européenne des droits de l'homme, jusqu'aux « propos qui blessent, qui choquent et qui inquiètent ».

Il est vrai que la Cour n'est pas toujours conséquente avec elle-même, et qu'elle a aussi validé des condamnations pour blasphème prononcées au Royaume-Uni ou en Autriche contre des cinéastes qui avaient tourné en dérision les fondamentaux du christianisme. Il est vrai aussi que les Églises font un lobbying de tous les diables (si j'ose dire) pour que l'Union Européenne protège les « symboles sacrés » des religions.

Donc, il faut être vigilant, mais enfin dans un pays comme la Belgique, on peut dire ce qu'on veut des religions, la seule limite étant l'incitation à la haine envers telle ou telle communauté. Non pas envers telle ou telle divinité céleste, abstraite, mais envers telle ou telle communauté concrète.

Mais pour se retrouver condamné pour incitation à la haine, il faut avoir eu l'intention d'inciter à la haine, et qu'il y ait un risque réel sur la communauté religieuse. Bref, les conditions d'une condamnation sont très difficiles à remplir, et c'est heureux ! Pour rappel, les fameuses caricatures de Mahomet n'ont fait l'objet d'aucune condamnation judiciaire ni en Belgique ni en France.

Ces caricatures étaient légales, inoffensives - deux trois d'entre elles étaient d'ailleurs très drôles (d'autres beaucoup moins, mais c'est chacun son goût).

Par contre, le droit au blasphème, cela n'a aucun sens. C'est quoi, un blasphème ? Une parole qui outrage la divinité ou le sacré. Mais par définition, pour blasphémer, il faut croire, il faut appartenir à la religion que l'on blasphème. Sinon, le blasphème n'aurait aucun sens, et l'on ne s'en sortirait pas.

Par exemple, si je suis Chrétien et que je dis « Jésus n'est pas le Fils de Dieu, c'est un imposteur », je blasphème gravement ma religion, et il est juste que les foudres du droit canon s'abattent sur moi sans pitié. Mais la même phrase prononcée par un Juif ou un Musulman n'est pas blasphématoire, puisque c'est la doctrine même du judaïsme et de l'islam de considérer que Jésus n'est pas le fils de Dieu mais un simple humain comme les autres (un prophète estimable, ou un imposteur, c'est selon).

Inversement, si je suis Musulman et que je dis « le Coran n'est pas incréé, il n'a pas été dicté par Allah à Mahomet », je risque de passer un mauvais quart d'heure vendredi à la mosquée ; mais je suis Chrétien, il est parfaitement logique que je dise cela, puisque pour moi Chrétien, le Coran n'est pas un texte sacré, il ne peut donc avoir été dicté par Dieu à qui que ce soit.

Et quand Marx dit que la religion est « l'opium du peuple », ou Freud, qu'elle est forme de « névrose obsessionnelle », aucun des deux ne blasphème, puisqu'ils sont athées.

Donc, parlons de liberté d'expression, tout simplement, mais pas de droit au blasphème, qui n'a pas de sens. Si je suis croyant d'une religion, je n'ai aucun droit au blasphème envers les symboles sacrés de ma religion. Un dessinateur musulman ne représentera Mahomet avec un burnout en forme de bombe. Mais si je ne crois pas, je peux dire et montrer ce que je veux, Mahomet, Jésus ou Moïse en train de danser le french-cancan, cela ne sera jamais un blasphème, et si ça choque, ça s'appelle …  la démocratie.

Edouard Delruelle

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