Désexcellents… mais pas débiles !

Jean-Jacques Heirwegh
Jean-Jacques Heirwegh - © Tous droits réservés

En ces temps de remise de "Nobel", la réflexion d'un enseignant-chercheur au long cours, l'historien Jean-Jacques Heirwegh. Il plaide avec pas mal d'humour pour la "slow science". Un mouvement en extension chez les scientifiques de toutes les disciplines et qui remet en cause certains fondements de notre société.

Depuis plusieurs mois, une rumeur parcourt les allées et les couloirs des campus universitaires de la Belgique francophone. Des professeurs, des assistants, des collègues en somme, auraient osé… une chose qui ne se dit pas. Cette chose se propagerait, on en aurait même parlé à la radio, il y aurait des sites internet qui l’évoqueraient, des " réseaux sociaux " en feraient leurs choux gras…

Ces loups dans la bergerie, ces imprécateurs prônent la " désexcellence ", la " Slow Science ", ils dénoncent la mercantilisation de l’enseignement supérieur, l’employabilité immédiate des " masters " et autres toqués universitaires à la mode américaine, les " rankings " internationaux, les " évaluations quantitatives " etc…

Des mandarins surannés, des post-soixante-huitards déphasés, des " loosers " fainéants, de fieffés réactionnaires… ?

Des universités "de masse"

Voyons-cela de plus près.

Depuis plusieurs années, les Universités belges (francophones) – déjà très préoccupées de leurs problèmes de financement et de recrutement d’étudiants – craignent de se retrouver à la traîne d’un modèle économique où le marché est roi, la concurrence souveraine et la productivité érigée en règle d’or.

Elles sont des Universités " de masse " et doivent répondre de cette condition en assurant la formation des " nouveaux – et nombreux - arrivants au niveau universitaire ". Elles le souhaitent, certes, et d’ailleurs le mode de subsidiation impose en quelque sorte un recrutement étendu, particulièrement dans certaines orientations plus subsidiées que d’autres. Mais la tâche est rude, les moyens presque toujours insuffisants ou instables, etc. Des stratégies territoriales se sont organisées, plus ou moins réussies et toujours discutées, pour assurer un recrutement " suffisant " à chaque entité universitaire… mais le gâchis social n’en est pas pour autant fondamentalement corrigé. Taux d’échec, etc.…

"Tu es belle"

Sur cette base ( sociale, politique, financière ) toujours difficile, livrées aux aléas de la politique (nationale, régionale, communautaire, sous-régionale etc. ), ces Universités sont enserrées dans un étau et frappées de sommations qui résultent de la mondialisation libérale où la réalité essentielle dépend, en fait, de la fabrication maximale du profit, couverte du chant du "meilleur management ", de la " performance ", de l’ " excellence ".

Cette " excellence ", importée par des " coachers " diligents, aime les miroirs qui lui disent : " Tu es belle ! Tu es la meilleure ! Les meilleurs se précipiteront autour de ton autel – les indésirables, les moins nantis, tu les éjecteras rapidement ou tu leur donneras des soins palliatifs… ". L’économie ainsi conçue n’est pas morale. Bien sûr. Il n’y a pas de raison. Elle aime l’apparence de l’objectivité, à grand renfort d’ " évaluations ", d’ " expertises ", de " classements " ( rankings). La quantité d’articles publiés dans des revues " pré-rankées " est l’indicateur number one de l’excellence. La qualité véritable en devient la mesure subsidiaire.

Le miroir aux alouettes

" J’aurais la main pleine de vérités, je ne l’ouvrirais pas pour le peuple ", écrivait Voltaire. Il savait bien pourquoi. Le miroir cassé montre que le roi est nu… mais si personne n’ose le dire, ce nu reste le roi.

C’est donc le mérite de quelques-uns, plus nombreux qu’on ne le croit, moins nombreux que je l’aimerais, de dire NON, pas ça !, pas ce laminage stérile et conformiste, pas ce silence obséquieux face à un utilitarisme mercantile où la valeur supposée des connaissances (en création) évolue comme un cours de Bourse. On sait ce qu’il en advient.

La production à jet continu d’articles formatés dans des revues coûtantes (qui en font leur business) avec des experts évaluateurs intoxiqués de leur propre idéologie, est un miroir aux alouettes. Elle soumet ses auteurs à un stress débilitant, elle les pousse à la facilité ronronnante et elle risque même de multiplier les cas de plagiats purs et simples. Les exemples commencent à abonder…

Les scientifiques, les chercheurs qui créent l’innovation et veulent la diffusion la plus démocratique possible de leurs recherches doivent, à juste titre, craindre l’autorité stupide, directive et obscure des bureaucrates. Ils ne peuvent pas, non plus, accepter la " logique " d’un marché où la sélection prétendument "  scientifique ", déformée et faussée par les artifices du management mondialisé, serait " la règle du jeu ", absolue, impériale.

Donc, je participe, avec alacrité et pugnacité, au mouvement de la " Slow Science ", contre la prétendue et factice " Excellence " qui amoindrit l’esprit critique et libre, et soumet les chercheurs à l’arbitraire d’un marché débilitant.

Jean-Jacques Heirwegh, Professeur de l’Université (ULB)

Mes références : les articles et interventions d’Olivier Gosselain (voir Internet), l’article du collectif publié dans La Libre Belgique du 24/03/2012, le mouvement et appels lancés par ma collègue Annick Stevens (Université de Liège), la Journée de la Désexcellence ( ULB, 27/04/2012 ), les travaux du Prof. J.-L. Demeulemeester, les articles du Prof. Jan Blommaert sur l’économie de la connaissance

Spécialiste de l'histoire économique et sociale du 18e siècle, Jean-Jacques Heirwegh a une bibliographie abondante qui dépasse sa période et sa spécialisation de départ. Il a fait des incursions dans l'époque contemporaine et dans l'histoire de l'art. Il a été doyen de la Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Économiques et École de Commerce Solvay de l'ULB.

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