Désarroi et colère des Grecs

L’Europe découvre que les gouvernements grecs successifs ont échoué dans leur politique de gouvernance, en liant le développement du pays aux subsides européens et à son endettement progressif. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : une dette d'environ 19% du PIB en 1974, 31 % en 1981, 81% en 1990, 108% en 2004, 120 % en 2009 et 162% en 2010, — avec une prévision de plus de 173% pour 2012, et 390 milliards d’euro, si la Grèce ne bénéficie pas d'une restructuration de sa dette. Celle-ci promet aux Grecs de revenir dans une dizaine d’années à 120 %, comme si deux ans de sacrifices surhumains qui les enchaînent pour longtemps étaient vains.
Une population qui souffre
C’est bien à propos de cette politique des sacrifices que je souhaite consacrer quelques réflexions. Car la réalité grecque est désormais celle où de plus en plus de personnes souffrent des pressions qui les accablent : suppression des acquis sociaux, baisse de salaires et des pensions, augmentation des taxes diverses, fermeture d’entreprises, accroissement constant du chômage (17,6 %), etc. Comme je l’ai écrit ailleurs, il y a des seuils en dessous desquels une démocratie n’est pas digne de ce nom. Et j’ai soutenu qu’il faudrait, pour changer la politique des pressions qui dominent dans le monde, que la souffrance humaine soit prise comme mesure des décisions politiques et de nos actions. Sur ce point, la démocratie européenne ne cesse de montrer son insuffisance. La crise grecque en est l’exemple le plus spectaculaire.
Bien que la crise grecque fasse partie de la crise économique mondiale, l’UE la traite le plus souvent d’une façon unilatérale en stigmatisant le peuple grec et ses dirigeants les accusant d’avoir profité des subsides de l’Europe et d’avoir mené une vie à la limite des règles d’un État de droit. Mon but ici n’est pas de justifier les défaillances de gouvernants pratiquant une particratie qui a favorisé le clientélisme et la corruption, ni de justifier les comportements d’une population qui a profité de cette mentalité, et l'a confortée par son mode de vie. Mais en insistant sans cesse sur ces évidences, on dissimule les responsabilités égales de l’UE qui a favorisé le laxisme grec, parfois pour servir des intérêts particuliers. Qu’il me suffise de rappeler les bénéfices que l’Allemagne et d’autres pays ont fait grâce aux subsides européens, destinés à la réalisation de l’Aéroport d’Athènes, d’autoroutes, du métro et des travaux pour les jeux olympiques, ou à la vente de sous-marins et d’autres armements. Les commissions illicites distribuées par Siemens et le scandale qui s’ensuivit, sans suite pénale jusqu’ici, révèlent que la solidarité européenne a parfois des effets pervers. 
La stratégie de la culpabilisation
Mais, d’une façon plus générale, l’UE, dans son évolution politique et économique, a été incapable de mener une politique commune, au point que seule une partie de ses membres a intégré la zone euro, ce qui subvertit la cohésion et alimente des antagonismes à l’intérieur même de l’espace européen. Cette incohérence structurelle explique en partie son incapacité à affronter la crise économique mondiale. Elle a abouti, dans le cas de la Grèce, à lui imposer des "diktats", souvent irréfléchis, pour l’aider à surmonter son endettement. Face à un déficit de cohérence politique, il était fatal que certaines puissances de la zone euro, comme l’Allemagne et la France, se croient autorisées à mener le jeu et à imposer, avec la peur des marchés, leurs règles aux maillons économiquement les plus faibles de l’Europe, avec des risques pour l’avenir de celle-ci. 
C’est dire que la crise grecque fait partie à la fois d’une crise mondiale et d’une crise structurelle européenne. Le résultat : un pays mal organisé et démuni d’une véritable politique de croissance sous le regard complice et ambivalent de l’UE, ne peut que s’endetter. La population grecque, dans son ensemble, reconnaît aujourd’hui cette situation et ses propres responsabilités, au point de subir les restrictions sans se révolter. La stratégie de la culpabilisation a jusqu’ici fonctionné efficacement, poussant les plus défavorisés dans le désarroi et au seuil de la colère, alors que certains nouveaux riches, prévenus par les discours populistes des dirigeants qui menaçaient de les pénaliser, ont transféré des milliards d’euros à l’étranger, déforçant davantage la reprise économique. Conscients d’avoir profité variablement à la fois des bienfaits d’un État qui se voulait providentiel et des subsides européens, les Grecs se résignent, mais avec une méfiance croissante à l’égard du monde politique.
Une démocratie en danger
Le véritable danger pour la Grèce aujourd’hui est bien là : dans le désarroi et la colère légitime de la majorité des Grecs. Une première réaction contre le monde politique a donné naissance au mouvement des indignés, et une deuxième s’est manifestée le 28 octobre dernier (donc le lendemain des accords sur la restructuration de la dette grecque), lors des cérémonies commémoratives de la résistance grecque contre l’invasion italienne en 1940, au cours desquelles les hommes politiques ont été hués. Le moment était sensible, car l’annonce que des experts étrangers allaient désormais " conseiller " le gouvernement a amplifié le sentiment d’une perte de souveraineté. Or, le gouvernement et l’UE qu’il informe refusent d’admettre l’arrière-fond de ces réactions : l’épuisement de la population face à des mesures de plus en plus injustes. L’annonce du référendum, finalement abandonné, par le Premier Ministre grec (habitué à un discours moralisateur et populiste sans toujours en évaluer les conséquences) n’est pas étrangère à cette situation. Bref, le refus d’une partie du monde politique, aussi bien grec qu’européen, de prendre en considération la souffrance humaine disqualifie de plus en plus le politique et couve des révoltes. 
Il est donc temps que les dirigeants européens, bien installés dans le confort de débats subtils et intéressés loin de la vie quotidienne des citoyens, commencent à s’occuper des souffrances de ceux-ci, et en particulier du désarroi et de la colère légitime des Grecs. Pour qu’ils retrouvent une forme de crédibilité auprès du peuple grec, ils doivent commencer par encourager la réalisation d’élections le plus rapidement possible, comme l’exigent la plupart des partis politiques, au risque que les manœuvres politiques créent des dérapages qui vont pousser le pays dans l’impasse. Enfin, une fois que le peuple aura fait ses choix, la seule politique cohérente sera d’aider la Grèce sur le plan, non seulement économique, mais également social, pour redresser la barre et limiter les souffrances des plus démunis. Les chantages d’une sortie de la zone euro ne sont pas dignes de l’esprit humaniste qui devrait caractériser l’Europe.

Lambros Couloubaritsis, philosophe

Professeur émérite à l'ULB, Lambros Couloubaritsis connaît bien son pays d'origine, où il se rend régulièrement. Spécialiste reconnu de la philosophie grecque ancienne, il s'est, depuis 2000, consacré à la philosophie contemporaine et aux problèmes d’actualité, plus spécialement aux problèmes de la proximité et de la souffrance humaine. Il a développé ces thèmes dans son livre "La proximité et la question de la souffrance humaine" (Ousia 2005)

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