Des convictions sans courage

Elena Aoun
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Les inquiétudes du " Groupe européen d’éminentes personnalités " sur le processus de paix au Moyen-Orient inspirent à Elena Aoun, une spécialiste de la région, un commentaire très critique : "hypocrisie et frilosité" d'une politique responsable d'un processus qui, en fait, n'a vécu que deux ans.

Le 24 avril, près d’une vingtaine d’anciens dignitaires européens, se sont collectivement exprimés pour faire part de leur " déception croissante " quant à l’incapacité des parties au processus de paix israélo-palestinien " à engager une discussion constructive et l'incapacité de la communauté internationale, menée par les Etats-Unis et/ou l'Europe, à promouvoir une telle discussion ". Le constat qui est fait, celui d’un immobilisme diplomatique qui compromet la solution de deux Etats, est indéniablement vrai. Toutefois, l’initiative de ces " anciens " suscite surtout un sentiment de dérision tellement elle est représentative d’un mélange d’hypocrisie et de frilosité européennes pour tout ce qui a trait au conflit israélo-palestinien.

Cette hypocrisie transparaît au regard du bilan de ces " éminentes personnalités " lorsqu’elles avaient le pouvoir de peser sur le cours des événements et d’empêcher que le processus de paix ne soit désarticulé. Pour en mesurer l’étendue, il est intéressant de revenir sur quelques étapes de l’agonie du processus de paix israélo-palestinien et la non-intervention européenne, puis de mettre en relief les contradictions de la politique actuellement suivie qui, dans la lignée de celle menée précédemment par les " éminentes personnalités ", dissocie la parole et l’acte.

L'agonie d'un processus

Même si l’on continue de parler aujourd’hui encore de " processus de paix " israélo-palestinien, celui-ci est mort depuis bien longtemps. Sa phase constructive n’aura en fait duré qu’un peu plus de deux ans, de septembre 1993, date de la reconnaissance mutuelle, secrètement négociée sous les auspices norvégiens, entre Israël et l’OLP, et l’assassinat du premier ministre israélien Rabin, par un de ses compatriotes, extrémiste juif, en novembre 1995. Cantonnée durant cette première période au rôle de banquier de l’autonomie palestinienne et pourvoyeur des dividendes de la paix au profit d’Israël dans les domaines de la coopération et des échanges bilatéraux, l’UE est en bonne place pour apprécier les dangers que comportent les évolutions postérieures à la disparition de Rabin.

De fait, une inflexion majeure, cautionnée par le parrain américain, est imprimée au processus de paix. Le nouveau gouvernement israélien, dominé par Netanyahou (1996-1999 pour son premier mandat), fera de la sécurité la clé de toute négociation avec les Palestiniens ; s’ensuivra une panne du processus de paix alimentant frustrations et éruptions de violence récurrentes. Présente sur le terrain, l'UE exigera alors de jouer un rôle plus politique pour sauver le processus et désigne, pour la toute première fois, un représentant spécial pour le processus de paix : Miguel Angel Moratinos, un des membres du Groupe d’éminentes personnalités. Mais pour faire accepter leurs bons offices à travers Moratinos, les Européens renoncent à exercer tout type de pression sur un gouvernement israélien réfractaire ou même à user de leur légitimité à suspendre leur aide financière à un processus qui n’en est plus un.

L’éruption de la deuxième Intifada (septembre 2000) donne raison aux inquiétudes que les Européens avaient exprimées tout au long de ces années. Mais elle souligne aussi, a contrario, que l’Union ne s’est pas donné les moyens de sauver le processus de paix en cherchant à s’imposer au parrain américain et à son protégé israélien. Avec les conséquences que l’on connaît. Pendant près de deux ans, alors que le tout militaire est la seule réponse qu’apporte le gouvernement Sharon au soulèvement palestinien, l’UE par l'intermédiaire de son Haut représentant Javier Solana, un autre signataire de l'appel, cherchera à prévenir le pire et, surtout, à réengager les Etats-Unis qui se désintéressent de l’affaire. Elle parviendra à ré-impliquer Washington au travers de l’idée, européenne, de constituer un Quartet (USA, UE, Russie et ONU) chargé de relancer le processus de paix au travers d’une feuille de route visant à la création d’un Etat palestinien en 2005.

Ces deux initiatives seront en fait complètement détournées par les Etats-Unis dans un contexte où les enjeux sont pourtant exacerbés par les attentats du 11 septembre 2001 puis les guerres en Afghanistan et en Irak. Malgré cela, l’UE s’alignera sur les préférences israélo-américaines : retrait unilatéral de Gaza, réorientation des priorités vers la construction d’institutions étatiques palestiniennes De plus, nonobstant les impasses évidentes sur le terrain, l’UE choisit de développer tous azimuts ses relations avec Israël indépendamment de la problématique palestinienne, et renonce à toute initiative diplomatique malgré l’inertie américaine. Autre signe de sa démission, les responsables européens s’emploient à enterrer les rapports alarmistes concernant, la progression exponentielle de la colonisation . Or, parmi ces responsables, figurent plusieurs de ceux qui, aujourd’hui, s’inquiètent à commencer par Javier Solana, ancien Haut représentant pour la PESC (1999-2009), Benita Ferrero-Waldner, Commissaire aux relations extérieures entre 2004 et 2009, ou encore Miguel Angel Moratinos qui passe de son rôle de Représentant spécial de l’UE (1996-2003) à celui de ministre espagnol des Affaires étrangères (2004-2010).

La " constance " européenne

Ainsi, pour avoir occupé des positions clés durant les années 2000, la plupart des " éminentes personnalités " ont contribué, à un titre ou à un autre, à placer la diplomatie européenne à l’égard du dossier israélo-palestinien sur une trajectoire dont les différentes dimensions cautionnent un statu quo qui se traduit, sur le terrain, par les avancées de la colonisation et l’aliénation accrue des Palestiniens. Maintenant que ces " anciens " n’ont plus le pouvoir de décider, ils mesurent l’ampleur du désastre auquel ils ont contribué et apostrophent leurs successeurs afin qu’ils fassent ce que eux-mêmes n’ont jamais eu le courage de faire, à commencer par le fait de " prendre acte du fait que le processus de paix défini par les accords d'Oslo a atteint ses limites ".

Forts des précédents que leurs prédécesseurs ont créés, les responsables européens actuels se contentent de gérer la problématique israélo-palestinienne dans les mêmes termes que ceux qui ont prévalu depuis le début des années 2000 et qu’on pourrait résumer en quatre éléments. Premier élément : laisser aux Etats-Unis le monopole absolu en matière d’initiative politique, peu importe si l’administration du moment souhaite ou pas entreprendre un quelconque effort. Deuxième élément : la concentration des efforts diplomatiques sur l’Autorité palestinienne qui " gouverne " la Cisjordanie et ne doit sa survie qu’à la générosité de ses bailleurs de fonds, en tête desquels l’UE. Troisième élément : la tension entre la parole et l’action. L’UE est la première à avoir osé parler de la nécessité d’un Etat palestinien viable comme condition de la sécurité d’Israël, suivie ensuite par les Etats-Unis et Israël lui-même. Treize ans après voir promis de reconnaître l’indépendance de la Palestine en temps opportun (déclaration de Berlin, mars 1999), les pays membres de l’UE se sont révélés incapables d’agir unanimement en ce sens lorsque le Président Abbas a entrepris de demander la reconnaissance de la Palestine à l’ONU. De même, l’UE a toujours considéré que les colonies israéliennes construites dans les territoires occupés par Israël en 1967 étaient illégales eu regard du droit international. En dépit d’une position de principe sans ambiguïté, l’UE s’est faite depuis de nombreuses années très discrète sur cette question. Certes, de temps en temps elle s’inquiète et déplore les décisions des gouvernements israéliens successifs en matière de développement des colonies mais elle ne condamne quasiment jamais. Dans la continuité, l’on retrouve le quatrième élément caractérisant l’approche européenne : le choix de développer exponentiellement les relations euro-israéliennes indépendamment de toute considération liée à la paix. En effet, la Politique européenne de voisinage lancée en 2004 a progressivement fait d’Israël le pays non-européen le plus étroitement associé à l’UE. Non seulement cette normalisation quasi-intégrale des relations bilatérales annule le prix de la non-paix pour l’Etat hébreu, mais elle contribue aussi largement à la prospérité des… colonies israéliennes. Le rapport publié fin 2012 par une vingtaine d’ONG européennes est accablant à cet égard, montrant, entre autres, que l’UE achète aux colonies 15 fois plus de produits qu’aux Palestiniens.

Sortir des sentiers confortables

Les éminentes personnalités européennes ont bien raison de s’inquiéter de l’absence de perspectives de paix israélo-palestiniennes et des conséquences, inévitables à terme. Mais il faudra certainement beaucoup plus qu’une déclaration de leur part pour sortir leurs successeurs des sentiers bien confortables qu’ils avaient eux-mêmes commencé par emprunter. Il est évident qu’une paix viable ne pourra se faire que lorsqu’Américains et Européens accepteront la responsabilité que leur amitié à l’égard d’Israël leur donne : celle de se placer du côté du plus faible pour s’assurer que les termes de la paix ne seront pas qu’un marché de dupes, ainsi que cela a largement été le cas jusqu’à présent. La région, dans son ensemble, est en ébullition ; la résolution du conflit israélo-palestinien pourrait introduire une mesure d’espoir et réduire de nombreuses tensions ou sources de griefs. Hélas, sur les deux rives de l’Atlantique, anciens responsables et dirigeants actuels ne semblent avoir ni le courage de leurs convictions, ni celui d’anticiper les conflagrations futures.

Elena Aoun, maître de conférences à l'ULB, à l’UCL-Mons et à l’Université de Namur.

Elena Aoun est chercheure au REPI. Ses travaux portent entre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient.

 

 

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