Dépression et burn-out: le niveau 4 de l'urgence sociale

Dépression et burn-out: le niveau 4 de l'urgence sociale
Dépression et burn-out: le niveau 4 de l'urgence sociale - © Tous droits réservés

C’est un constat empirique que nous sommes nombreux à faire. Parmi nos proches, nos collègues de travail, le nombre de personnes affectées par une dépression ou un burn-out ne cesse d’augmenter.

Ces impressions sont, hélas, corroborées par des données statistiques disponibles dans notre pays.

Une statistique parmi d’autres : le nombre de personnes indemnisées par l’assurance invalidité pour des cas de burn-out a doublé entre 2007 et 2014. Durant la même période, les cas de dépressions indemnisées ont augmenté dans des proportions comparables.

En 2014, plus de 83 000 Belges étaient sortis du marché du travail pour une période supérieure à un an et indemnisés par la sécurité sociale pour une de ces deux affections. L’équivalent de la population d’une ville comme Malines dont la croissance démographique annuelle dépasserait les 10%.

Ces chiffres ne recouvrent qu’une partie de la réalité. En effet, ils ne concernent que l’assurance invalidité. Pour l’incapacité primaire, les arrêts de maladie inférieurs à un an, on peut estimer que le nombre de cas annuels est au moins équivalent.

Des chiffres interpellants, mais qui ne reflètent pas toute la réalité

En outre, l’assurance invalidité ne couvre pas l’ensemble des situations. On en retrouve, notamment chez les bénéficiaires du chômage ou du revenu d’insertion. Enfin, certains malades échappent tout simplement des écrans radars de la sécurité sociale : des personnes ne faisant pas usage de leurs droits, des indépendants qui ne répondent pas aux critères de l’assurance invalidité et qui n’ont pas droit au chômage ou, plus simplement, des personnes alternant des périodes de travail et des périodes de maladies inférieures à un mois et qui sont, dès lors, rémunérées par leurs employeurs.

Ces chiffres n’ont pas de valeur épidémiologique, mais constituent un bon indicateur de l’état la situation. Un état d’urgence sociale face à un phénomène mondial, qui touche la Belgique au même titre que pratiquement l’ensemble des pays. Selon l’OMS, la seule dépression constituera en 2020 la deuxième cause de maladies chroniques devant le cancer et derrière les maladies cardio-vasculaires. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, les troubles mentaux sont devenus, depuis une décennie la première cause d’invalidité temporaire ou permanente. Dans ce groupe de maladies assez composites, dépression et burn-out se taille la plus grande part des cas.

Si l’OMS va jusqu’à évoquer une situation épidémique, l’expansion réelle de la dépression est remis en question par certains experts qui estiment que l’augmentation du nombre de cas est plus liée à un meilleur diagnostic qu’à un véritable phénomène épidémique.

La question mérite d’être posée. Mais est-elle encore vraiment fondamentale devant les statistiques qui reflètent un phénomène dont les proportions pourraient commencer à nous échapper ?

De nombreux signaux doivent nous alerter. À commencer par l’augmentation des troubles mentaux chez les enfants et les adolescents. Les adultes de demain accéderont de plus en plus souvent à la vie active avec un bagage psycho-social déjà bien entamé. Par ailleurs, la prescription de médicaments antidépresseurs augmente dans notre pays (comme dans tous les pays d’Europe) dans des proportions réellement inquiétantes. Enfin, les experts prédisent que 20 à 25% des adultes feront un épisode dépressif dans leur vie.

De son côté, le burn-out reste, dans son ensemble, un phénomène mal connu dont l’émergence questionne le fonctionnement systémique de notre économie. Il touche des catégories de professions essentielles à son fonctionnement : personnel paramédical, médecins généralistes, cadres supérieurs, enseignants, etc. En cela, il grippe les rouages de notre société et constitue, comme la dépression, un sérieux défi de santé publique.

Changements dans le monde du travail

L’abrogation progressive des limites entre vie privée et professionnelle engendrée par le développement du télétravail et des nouvelles technologies, la refonte permanente de l’organisation du travail et les conséquences des périodes de récessions économiques ont des effets directs sur la santé mentale de la population active. Améliorer la connaissance du burn-out et de la dépression, prévenir et accompagner le retour au travail quand il est possible sont des jalons importants. Mais ils ne suffisent plus. Les institutions de sécurité sociale et le SPF Emploi tentent depuis quelques années de coordonner leurs efforts devant l’émergence de phénomènes dont nous connaissons encore fort mal les tenants et les aboutissants. Mais tous ces acteurs font le même constat : la santé mentale est devenue un enjeu global qui dépasse le cadre de la santé publique.

Notre assurance maladie-invalidité reste un système performant, mais il ne peut encaisser, seul, les coûts et les coups de la dépression et du burn-out. Face à un problème global, les lignes doivent bouger. Il faut tout d’abord réinvestir la première ligne de soins. Il y a trop peu de médecins conseils dans notre pays (moins de 300 pour traiter près de 750 000 cas d’incapacité de travail par an pour l’ensemble de l’assurance indemnités). La médecine du travail et les conseillers en risque psycho-sociaux ont également besoin de moyens complémentaires à la fois pour faire de la prévention efficace, mais aussi pour encadrer le retour à l’emploi. Les médecins généralistes doivent être davantage soutenus et formés pour faire face au nombre grandissant de patients arrivant dans leurs cabinets avec des troubles de santé mentale. Cette situation n’est pas neuve, elle est le fruit d’une lente dégradation constatée depuis plus d’une décennie. Face à laquelle des réponses ont été apportées, mais elles risquent de s’avérer insuffisantes au vue de l’ampleur que prend ce problème.

Comme je l’ai souligné, la sécurité sociale ne pourra pas faire face seule à ce problème. Trop souvent, la dépression, et les maladies mentales dans leur ensemble, sont portées comme des stigmates et empêchent de ce fait un retour au travail. Toutes les personnes ayant souffert de troubles psychiques ne retourneront pas sur le marché du travail. Mais une part nettement plus importante pourrait le faire si notre société dans son semble parvenait à se dégager des œillères qu’elle porte dès lors qu’elle pose un regard sur la santé mentale.

Il ne sera jamais possible de guérir complètement toutes les dépressions et prévenir tous les burn-outs. Mais il devient urgent d’en amortir le coût économique et social. Cela commence par changer le regard que nous portons sur les personnes qui souffrent de pathologies graves moins graves et de tenter d’accompagner les mutations de notre société plutôt que de la regarder lentement s’effondrer.

Le sociologue français Robert Castel parlait il y a quelques années d’une société malade du travail. Il traduisait dans ce concept l’impact essentiel des mutations économiques sur le monde du travail : diminution de l’emploi industriel, diminution des postes de travail, précarisation de l’emploi.

Si nous n’y prenons pas garde, nous glisserons tout doucement de cette société malade du travail vers une société de malades. Pour la première fois dans notre pays, les dépenses liées à l’indemnisation de l’incapacité de travail dépasseront dans les deux prochaines années les dépenses d’indemnisation du chômage. La Belgique ne sera plus, à cet égard, une exception dans les pays de l’OCDE puisque cette situation est la règle dans les pays industrialisés. Cette situation est en partie liée à des phénomènes structurels : vieillissement de la population active, réformes du chômage et des prépensions entamées depuis le Pacte des générations, augmentation de la participation sur le marché du travail. Mais ces phénomènes structurels ne suffisent pas à expliquer pourquoi nous "gagnons" presque entre 20 et 25 000 invalides supplémentaires chaque année. Il y aura fin 2015, plus de 350 000 invalides indemnisés en Belgique.

Dépression et burn-out jouent un rôle essentiel dans cette augmentation. Dans son ensemble, la santé mentale "coûte" près de 3,5% du PIB de la Belgique (principalement en soins, pertes de productivité, indemnisation de l’incapacité de travail). Il devient urgent que ce dossier prenne la place qui lui revient dans l’agenda politique, social et médiatique de ce pays.

 

François Perl est fonctionnaire. Licencié en sciences politiques, il a milité au Cercle du Libre Examen de l’ULB et a occupé diverses fonctions dans des cabinets ministériels ainsi qu’un mandat de conseiller communal à Saint-Josse. Il s’exprime, ici, à titre tout à fait personnel.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK