Défense et illustration des primaires

Tous les quatre ans, le débat resurgit: comment se fait-il que la désignation des candidats à l'élection présidentielle américaine se fasse par un système aussi complexe et archaïque que les primaires ? Les reproches sont nombreux : le coût élevé, l'influence disproportionnée d'états dont la population très largement blanche ne représente pas la réalité socio-économique du pays, à gauche le rôle prépondérant des syndicats, à droite des évangéliques, le rallongement du calendrier de l'élection avec des campagnes qui durent maintenant souvent plus d'une année, les luttes fratricides qui affaibliraient le candidat éventuellement vainqueur, le fait que les caucus sont un obstacle à la participation des catégories les moins favorisées de la population rebutées par la complexité d'une procédure anachronique, ne sont que quelques uns des problèmes posés par le système des primaires.
Un état fédéral
Et pourtant, si ces critiques sont pour la plupart fondées, il existe néanmoins des avantages au processus long et douloureux de désignation des candidats à l'élection présidentielle. D'abord il reflète la nature fédérale des Etats-Unis, fondée sur l'idée que les états comptent. Ainsi, le caractère séquentiel des primaires où les états votent les uns après les autres plutôt qu'en une journée unique et commune à tous permet la prise en compte d'états moins peuplés comme l'Iowa ou le New Hampshire. Les candidats obligés d'aller faire campagne au cœur du pays, se trouvent donc confrontés à des sujets qui ne sont pas toujours sur le devant de la scène politique.
L'inconvénient précité du poids disproportionné d'états dont la population n'est pas représentative des Etats-Unis d'aujourd'hui, se trouve maintenant aggravé par la volonté d'autres états comme la Floride et le Michigan d'avancer leurs primaires pour accroître leur visibilité dans le champ politique. En effet, dans le processus séquentiel tel qu'il existe aujourd'hui, les candidats passent beaucoup de temps à débattre des sujets qui intéressent les états qui se trouvent en début de calendrier (les questions agricoles dans l'Iowa sont un exemple connu) et moins sur des questions cruciales pour d'autres états comme la politique industrielle dans le Michigan ou l'avenir du charbon en Pennsylvanie. Si le calendrier a ses défauts, et que certains états s'estiment lésés, il n'en reste pas moins vrai que dans le cas de processus longs tels que la primaire démocrate de 2008, les électeurs de la plupart des états auront l'occasion de voir les candidats en chair et en os plutôt que dans des spots télévisés de trente secondes où le message politique est réduit à la portion congrue. Et même lorsque cela n'est pas le cas et que le candidat choisit émerge tôt après quelques primaires, la longue campagne dans l'Iowa, le New Hampshire, la Caroline du Sud aura permis de passer au crible les candidats en lice et de les soumettre au questionnement direct d'électeurs sans le filtre et le contrôle d'une campagne nationale forcément plus distante. Un autre avantage à cet examen minutieux est qu'il permet de faire émerger des faiblesses irréparables avant l'élection et de choisir un autre candidat ou bien de faire apparaître des sujets épineux et d'y répondre (le pasteur de Barack Obama en 2008 et la foi mormone de Mitt Romney en 2012).
L'émergence de nouveaux candidats
Les primaires permettent également l'émergence de candidats qui se trouvent aux marges des partis démocrate et républicain, que ce soit par leurs positions politiques (Ron Paul chez les républicains par exemple ou Denis Kucinich chez les démocrates) ou leur " jeunesse politique " comme Barack Obama en 2008 ou même Bill Clinton dans une moindre mesure en 1992. Dans le premier cas, les primaires permettent d'enrichir le débat public américain d'idées qui ne sont pas " mainstream ", au grand désarroi de certains parfois, mais avec l'avantage de les canaliser dans un système démocratique plutôt que de les laisser puruler aux franges. Dans le deuxième cas, les primaires permettent un renouvellement du personnel politique. Ainsi, des candidats qui ne sont pas soutenus par l'establishment de leur parti peuvent parfois gagner (Obama) ou avoir un impact important sur le cours des élections primaires et utiliser cette visibilité pour briguer d'autres postes (Howard Dean, candidat en 2004, nommé ensuite à la tête du parti démocrate est un exemple récent, ou encore Mike Huckabee, vainqueur du caucus républicain de l'Iowa en 2008 et devenu figure influente du mouvement conservateur avec sa propre émission politique sur la chaine Fox). De plus, le fait que l'Iowa et le New Hampshire ouvrent le bal présente un avantage pour de " petits " candidats n'ayant pas le soutien, notamment financier, des leaders des partis. En effet, la campagne d'Obama en 2008 et celle de Santorum en 2012 ont démontré que les méthodes " low cost " de porte-à-porte et de réunions en petits comités permettent de gagner dans ces états et éventuellement d'établir la crédibilité nécessaire pour recevoir les fonds indispensables à la suite.
Enfin, le système de vote état après état permet d'accroitre le taux de participation. Cela n'est pas vrai lorsque les jeux sont faits rapidement comme chez les républicains en 2008, mais si les résultats sont serrés comme chez les démocrates la même année, alors le nombre d'électeurs croît ainsi que l'intérêt de la population pour une élection d'une telle importance.
Un formidable outil démocratique
Ainsi malgré ses défauts, le système des primaires aux Etats-Unis reste un formidable outil démocratique en puissance, s'il fonctionne correctement. Des réformes sont certes nécessaires : une limitation des dépenses de campagnes lors des primaires comme lors de l'élection elle-même, un encadrement de l'utilisation des publicités télévisées qui " nationalisent " les primaires ainsi qu'une répartition des délégués à la proportionnelle chez les républicains comme c'est déjà le cas chez les démocrates afin d'accroître le poids des états qui votent plus tard dans l'année, ne sont que quelques uns des changements qui permettraient de résoudre certains des problèmes que posent ce processus. Mais, si ce système reste unique et incongru vu d'Europe, il donne néanmoins la possibilité de réduire la distance entre l'électeur et le candidat avec tous les avantages et inconvénients d'un tel rapprochement.

Katya Long, chargée de recherche au FNRS

Spécialiste du système politique américain, Katya Long a consacré sa thèse au dilemme républicain dans les premières décennies de l'histoire des Etats-Unis. Elle est aujourd'hui attachée au Centre de recherche sur la vie politique de l'ULB (CEVIPOL) et s'intéresse particulièrement à la présidence américaine.

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