Citoyens, demandez le programme !

Dans ce monde hypermédiatisé, toute personne qui intervient publiquement, moi inclus, a quelque chose à vous vendre. Les experts vendent leur expertise, les auteurs vendent leurs idées, les politiciens vendent leur programme. Et parce que vous avez peu de temps à consacrer à cette étrange bébête qu’est la politique, ou parce que "rien ne change jamais", vous écoutez d’une oreille distraite ou vous n’écoutez plus du tout. Vous pensez que le vote d’un seul électeur ne changera pas grand-chose. Bon, ce n’est pas faux en soi. Hélas, c’est entre autres l’absence de surveillance citoyenne qui nous a menés à une crise durable. Et cela nous prouve par l’absurde qu’en fait, nous n’avons pas le choix ! Nous devons jouer notre rôle de citoyen. Ou alors, subir les conséquences de notre abandon.

Tous responsables

Car oui, le premier responsable des dérives financières, environnementales, sociales ou populistes, ce n’est pas le "méchant politicien", le "méchant industriel" ou le "méchant marché" ! C’est vous et moi ! Dans un système démocratique, c’est l’électeur qui choisit ses représentants. C’est donc vous et moi qui validons les propositions politiques des uns et des autres, régulièrement, dans l’isoloir. Et c’est aussi le citoyen-électeur qui est censé retirer sa confiance aux politiciens qui l’auraient trahi ou qui auraient mal géré.

Mais depuis des décennies, nous avons jeté l’éponge ! Un simple exemple : la droite comme la gauche a largement participé à céder le pouvoir financier (et même celui de créer l’argent) à l’entreprise privée. Or, une entreprise n’a pas pour habitude d’agir dans l’intérêt des citoyens, ni même des États, mais dans son propre intérêt. Il n’y a rien de scandaleux à ça, c’est la raison d’être du secteur privé. Mais nos gouvernants ont oublié ce menu détail (fondamental). Ils portent donc une responsabilité écrasante dans la crise financière que nous connaissons. Aujourd’hui, les banques leur renvoient la patate chaude. Et c’est nous qui payons les pots cassés. Mais on ne peut pas se contenter d’accuser les banques ou les ministres des Finances. Car ce que nous payons avant tout, c’est notre désintérêt passé pour la politique !

Mais ça peut nous coûter encore plus cher encore. Nos gouvernements ont ainsi vendu la sécurité nucléaire au secteur privé. Quand les centrales atomiques ont été construites par nos États, elles étaient gérées par une administration extrêmement rigoureuse qui visait le risque zéro — ça n’existe pas, mais tenter en permanence de s’en approcher est la seule façon d’éviter tant que faire se peut les accidents graves. Aujourd’hui, les entreprises énergétiques privées travaillent plutôt sur "un risque calculé". Pour pouvoir produire plus d’électricité, elles prennent donc plus de risques. Ces privatisations ont été votées autant par la gauche que par la droite. Et, je le répète, avec notre assentiment.

"Le relâchement de tous"

Évidemment, l’opacité des structures des partis, le manque de démocratie directe européenne, et la mode du "néolibéralisme" ont largement contribué à nous fermer les yeux. Mais les choses sont différentes, à présent. La crise financière mondiale a révélé l’ineptie de ce tout-au-privé et de la liberté excessive laissée aux banques. Nous avons été mal dirigés. Mal informés. Mais avons-nous cherché à comprendre ce qui se passait dans les hautes sphères ? Non. Aujourd’hui plus que jamais, nous pouvons réagir. Nous devons réagir, parce que nous, tous, n’avons pas été à la hauteur du rôle que le système démocratique nous a confié.

Pourtant, nous étions prévenus de longue date : quand Alexis de Tocqueville est allé observer la naissance des États-Unis d’Amérique, à la fin du XVIIIe siècle, il eut cette réflexion qui devrait figurer sur chaque bâtiment public et être enseignée dans chaque école : "Ce qui met en danger la société, ce n’est pas la grande corruption de quelques-uns, c’est le relâchement de tous ". Après le vote de la Constitution américaine, Benjamin Franklin disait à une dame : "Nous avons une république, pour autant que vous sachiez la préserver." Ce faisant, c’est bien à vous et à moi qu’il confiait les clés du château démocratique. Il nous rappelait que l’État, c’est nous. Et que notre rôle va bien au-delà d’un simple passage dans l’isoloir.

En temps de crise, c’est d’autant plus important. Le manque de pouvoir des politiciens soumis à un monde financier d’une puissance délirante complique la tâche de nos gouvernements. Les partis populistes — ceux qui n’ont aucune expérience du gouvernement, mais vous promettent la lune — sont dès lors une tentation permanente. Mais la gestion de notre "bien commun" qu’est l’État (eh oui, l’État, c’est nous !) n’est jamais une chose facile et, derrière les discours parfois abêtissants des partis traditionnels, il y a une flopée de femmes et d’hommes politiques réellement efficaces et sincères. Mais ils sont freinés par les stratégies électorales, par la hiérarchie à l’intérieur des partis, par des stratégies et des jeux de pouvoir. Et nous, les électeurs, choisissons trop souvent celle ou celui qui a une "bonne tête", l’air sympathique, un slogan bien efficace, un joli dépliant. Autrement dit, nous choisissons nos politiciens comme nous choisissons nos tonnelets de lessive : en nous fiant à leurs publicités plutôt qu’en cherchant à savoir ce qu’ils ont fait, ce qu’ils vont faire, et si leurs discours ne sont pas trop chatoyants pour être vrais. Que faire alors ? Lire leurs programmes. Nous informer. Militer. Non pas pour un parti ou l’autre, mais pour une politique plus transparente. Pour un enseignement de la citoyenneté à l’école. Nous n’avons d’autre choix que de nous organiser intelligemment pour mettre les politicien(ne)s face à leurs responsabilités : nous servir et nous représenter.

Je vous accorde que ce n’est pas facile. La démocratie est toujours un peu molle. Difficile de savoir si telle ou telle action politique est bénéfique ou non. Et nos vies sont déjà si chargées ! Mais il y a état d’urgence. C’est maintenant ou jamais. Nous devons redevenir le "citoyen demandeur", le "citoyen emmerdeur". En commençant par imposer aux politiciens qu’ils revoient leur façon de nous parler. Aux dernières élections communales, on nous a abreuvés de clips rigolos, de slogans tout faits, de batailles d’insultes. Nous n’avons plus le droit, pour nous, pour nos pays, pour nos enfants, de les laisser nous prendre pour des cancres. Et pour cela, nous devons d’abord cesser d’en être ! Chiche ?

Marcel Sel

Marcel Sel est un homme multiple. Auteur, traducteur, scénariste, chroniqueur, compositeur, il est particulièrement connu des internautes pour son blog  où il commente l'actualité belge et internationale. Il vient de publier "Indignés de cons" aux éditions "La Boîte à Pandore"

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