"Choi Soon-sil gate" en Corée du Sud: chronique d'un scandale à la Maison Bleue

"Choi Soon-sil gate" en Corée du Sud: chronique d'un scandale à la Maison Bleue
"Choi Soon-sil gate" en Corée du Sud: chronique d'un scandale à la Maison Bleue - © Tous droits réservés

La présidente de Corée du Sud Park Geun-hye connaît la pire crise de son mandat. Depuis la défaite de son parti conservateur, le Saenuri, aux élections législatives d’avril dernier, Park Geun-hye avait entamé une période de fin de mandat qui s’annonçait mouvementée.

Il lui restait encore presque deux ans à gouverner avec un Parlement dominé par l’opposition. C’était une position certes difficile à tenir mais en Corée du Sud, où le pouvoir présidentiel dépasse de loin celui du Parlement, la situation était encore loin d’être dramatique. Tout a pourtant basculé il y a quelques jours, Park Geun-hye est en chute libre dans les sondages, et est passée ce vendredi sous la barre historique des 5% d’avis favorables. Que s’est-il donc passé ?

L'affaire de corruption à 70 millions de dollars qui a tout déclenché

Tout a commencé il y a quelques semaines par une sombre affaire de corruption. Deux fondations jumelles, K-Sport et Mir, ont attiré ensemble, et en quelques jours seulement, plus de 70 milliards de wons (70 millions de dollars) distribués gracieusement par les principaux conglomérats coréens, Samsung en tête. Ces fondations, qui sont censées promouvoir le sport et la culture coréenne, ne sont pourtant pas très actives, et se contentent de suivre la Présidente dans ses déplacements internationaux, pour organiser par exemple des grandes démonstrations de Taekwondo.

Les journalistes du grand quotidien d’opposition Hankyoreh, qui soupçonnent ces fondations de servir d’écran à une vaste opération de lobbying des conglomérats, commencent alors à investiguer, et vont très vite faire le lien avec la Maison Bleue. La personne qui lie cette affaire à la Présidente s’appelle Choi Soon-sil, une femme d’une soixantaine d’année, proche de la Présidente. Cette affaire de corruption permet alors aux journalistes de mettre un pied dans une affaire occulte de pouvoir d’influence au sein de la Maison Bleue.

Choi Soon-sil est la fille de Choi Tae-min, le chef d’une secte religieuse. Ce gourou était un proche de Park Chung-hee, ancien dictateur militaire et père de Park Geun-hye. Après l’assassinat de sa mère en 1974 et puis de son père en 1979, Park Geun-hye a reçu énormément de soutien de la famille Choi, elle considérait Choi Tae-min comme un guide spirituel, qui prétendait par exemple pouvoir la mettre en relation avec l’esprit de sa mère défunte. Choi Soon-sil, la cinquième fille de ce gourou, était pour Park comme une véritable sœur. Durant l’ascension politique de Park Geun-hye, Choi Soon-sil est devenue sa confidente, et bien que n’ayant aucune fonction officielle, Choi s’est peu à peu faite sa place dans les coulisses du pouvoir, dans l’ombre de Park.

Park Geun-hye semble bel et bien politiquement finie

Les journalistes continuent alors leur travail d’investigation, creusent, établissent des liens, et découvrent que Choi Soon-sil est bien liée aux fondations mises en cause dans l’affaire de corruption, mais cette affaire ne s’avère être que la pointe de l’iceberg. Un témoin clé va en effet affirmer que Choi Soon-sil faisait partie intégrante du pouvoir, que tous les jours elle se voyait remettre une pile de dossiers confidentiels sur lesquels elle donnait son avis, elle organisait des réunions secrètes avec un petit cercle d’amis qui n’avaient aucune fonction officielle au sein de la Maison Bleue, et qui discutaient ensemble sur des questions aussi sensibles que la relation avec la Corée du Nord et la fermeture du complexe de Gaeseong, ou encore sur la nomination de tel ou tel ministre.

Choi Soon-sil retravaillait les discours de Park, influençait sa politique, allait même jusqu’à choisir les vêtements qu’elle devrait porter. Park ne décidait de rien sans en référer à Choi, qui apparaît ainsi peu à peu comme une éminence grise qui tire les ficelles du pouvoir. Les journalistes recoupent leurs investigations avec les témoignages, les pièces du puzzle commencent à se mettre en place, mais il manque encore des preuves tangibles.

C’est alors que des reporters de la chaîne de télévision JTBC mettent la main le 24 octobre sur une tablette qui aurait appartenu à Choi, ou à un membre de son entourage, et dans laquelle on retrouve des discours retravaillés, et des échanges de mails confirmant les témoignages. La boucle est bouclée, ce qui a commencé par l’enquête de quelques journalistes sur une affaire de corruption se transforme en un véritable scandale national touchant directement la Présidente.

Le lendemain, Park tente de calmer les esprits en présentant des excuses publiques. Aucune mention n’est faite aux accusations portées, mais elle reconnaît néanmoins l’existence de Choi Soon-sil, qui l’aurait "aidée dans ses moments difficiles". Ces excuses publiques expédiées en une minute trente passent très mal, et en reconnaissant l’existence de Choi Soon-sil, Park s’enfonce encore un peu plus.

Pour la première fois, Park est lâchée par sa base

La population est incrédule, plus que l’affaire de corruption, c’est l’influence de Choi sur la Présidente qui choque, une influence qui dépasse de loin les simples conseils d’une amie. Il s’agissait d’une véritable emprise, héritée de la relation très particulière et quasi mystique que la jeune Park avait liée à l’époque avec Choi Tae-min, le père de Choi Soon-sil. Ceux qui ont porté Park au pouvoir se sentent floués, manipulés, et pour la première fois, Park est lâchée par sa base. Elle plonge dans les sondages, les membres de son parti se désolidarisent un à un, l’opposition fait bloc, et des milliers de citoyens sortent dans la rue pour demander sa démission.

Choi Soon-sil, qui depuis septembre avait fui en Europe, est finalement rentrée au pays le 30 octobre, pour être interrogée par les procureurs. L’enquête est ouverte, il reste de nombreuses zones d’ombre sur lesquelles la lumière doit encore être faite, les proches collaborateurs de Park vont être entendus par la Justice, l’affaire désormais appelée ‘Choi Soon-sil gate’ ne fait que commencer, et risque bien de faire tomber Park Geun-hye, alors qu’il lui reste encore plus d’un an à gouverner. Pour beaucoup de commentateurs, la Présidente a beau vouloir remanier son équipe, limoger ses ministres, demander la démission de ses principaux conseillers et réitérer des excuses publiques, elle aura cette fois beaucoup de mal à échapper à ses responsabilités. Park Geun-hye semble bel et bien politiquement finie. Affaire à suivre.

Christophe Bastin est un citoyen belge. Diplômé de Solvay et titulaire d'un DEA en études du développement de l'UCL, il est actuellement professeur de français à l’Université de Gyeongsang en Corée du Sud

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