Bruxelles nouvelle

Olivier Dupuis
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A la veille des fêtes de la Communauté française, cette institution censée faire le lien entre Bruxelles et la Wallonie, troisième et dernier volet de l’opinion d’un ancien député européen Olivier Dupuis sur Bruxelles et son avenir. Aujourd’hui quelques propositions.

La pertinence - et la légitimité - politiques de la question du statut et du territoire de la Région bruxelloise commencent enfin à être reconnues. Ainsi, pour le géographe Christian Kesteloot, " l'idée d'une organisation territoriale qui recouvre l'ensemble de la région métropolitaine est tout à fait défendable. De plus, un élargissement de Bruxelles permettrait à la périphérie nantie de contribuer aux charges de la consommation collective. "[1]

Syndrome " Nimby "

Cette Bruxelles multiculturelle que l'on aime, comme les éoliennes, " de loin mais pas dans son jardin ", constitue une des raisons du statu quo actuel. En forçant à peine le trait, l'on pourrait dire que ce Nimby social et culturel se nourrit de la parcellisation (voire de la " bantoustanisation ") de Bruxelles. " Un des plus grands obstacles, qui dépasse de loin le clivage linguistique et qui exigera encore plus d'ouverture, de patience et de créativité que ce dernier, est le fort ancrage d'une mentalité anti-urbaine dans une large part de la population de la périphérie de la ville et de ses représentants politiques. "[2]

Aux critères présidant à la définition de cette Bruxelles morphologique, critères éminemment politiques puisqu'ils concernent la polis bruxelloise (continuité du bâti, densité de population, densité d'emplois, taux de migrations alternantes sortantes et entrantes bruxelloises[3]), il reste à associer d'autres critères eux aussi politiques : l'environnement politique, soit les facteurs Flandre et Wallonie ; la structure " culturelle " des populations des communes concernées par une intégration politique dans la Région bruxelloise ; le contexte physique et environnemental.

Syndrome du pigeon

Traduire en termes politiques et institutionnels cette Bruxelles morphologique définie par les géographes, relève encore de la gageure. Mais certains prennent le risque de l'esquisser. Pour le ministre flamand Pascal Smet " Il faut commencer l’élargissement avec Waterloo et Lasne, c’est-là que les riches habitent. C’est une question de solidarité socio-économique. Si après cette démarche, on doit ajouter un pour cent de territoire flamand, pour moi, ce n’est pas la fin du monde "[4]. Fair enough. Non pas parce qu'il faudrait sauver le soldat Onkelinx mais parce qu'une approche politique de l'élargissement doit aussi prendre en compte un certain ressenti et, comme nous l'avons vu, un certain vécu des Flamands selon lequel ce serait eux qui, une fois encore, devraient en payer seuls le prix.

En d'autres termes, il s'agit d'établir un certain équilibre ou une certaine proportionnalité dans les " transferts " vers la Région bruxelloise entre le nombre de communes situées aujourd'hui en Wallonie et en Flandre et entre le nombre d'habitants néerlandophones et francophones résidant dans ces communes.

Syndrome de la tache d'huile

La question de l'expansion de la présence francophone dans la périphérie située aujourd'hui en Flandre, la fameuse " tache d'huile " qui (pré)occupe toujours de nombreux responsables politiques flamands, appelle un certain nombre de précisions. Quelle est la part de réalité et de fantasme dans ce phénomène ? Quelles sont les logiques qui l'ont portée ? Quelle est sa nature et son ampleur aujourd'hui ? Quel serait le meilleur moyen de la circonscrire sans pour autant adopter des mesures peu voire anti-démocratiques ?

Ce phénomène fut d'abord le résultat d'une logique d'expansion urbaine commune à de nombreuses villes belges et européennes. Mais il fut aussi le résultat du reflux de francophones de Flandre vers Bruxelles après la fixation de la frontière linguistique et l'entame du processus de fédéralisation. Ainsi, par exemple, une partie des exilés francophones de l'Université catholique de Louvain choisirent la Région bruxelloise plutôt que Louvain-la-Neuve. En outre, comme le souligne l'étude la VUB[5], ce phénomène a changé de nature au cours de la dernière décennie. De francophone, la tache d'huile est devenue surtout internationale. Selon une étude du gouvernement flamand, en périphérie bruxelloise " le néerlandais n'est parlé que dans 37% des familles ayant un enfant bénéficiant des services de Kind en Gezin[6], (...). Un tiers (33%) des familles parlent le français et les 30% restants une autre langue " tandis qu' " au 1er janvier 2011, la périphérie était peuplée de 108.000 étrangers, représentant 114 nationalités différentes, soit 27% de sa population. "[7]

Un gordel nouveau

Comme d'autres, cette étude confirme, dans la ligne du phénomène observé en Région bruxelloise[8], une tendance lourde à l'œuvre dans la périphérie bruxelloise[9] : la diversification linguistique de la population. Même le flamandissime ministre de l'intérieur du gouvernement flamand, Geert Bourgeois, " attribue cette évolution à la proximité de Bruxelles "où (selon lui) 61,6% de la population est d'origine étrangère" "[10]. Et, en dépit des mesures prises par le gouvernement flamand, rien ne laisse présager une inversion de tendance. Au contraire, des études prévoient, lors de la mise en service du RER, une intensification des phénomènes migratoires de la Région bruxelloise vers la périphérie, tant en Flandre qu'en Wallonie.

Aux facteurs objectifs plaidant pour la mise en adéquation de la Région bruxelloise avec son territoire métropolitain, afin d'en faire une région viable, le principe de réalité devrait également amener la Flandre et la Wallonie à reconnaître la structure fortement " bruxelloise " des populations de la périphérie.

Profondeur stratégique

Sur ces bases nouvelles, il serait possible de trouver une solution durable et apaisée à la question de la tache d'huile (francophone et internationale). Elle pourrait s'articuler autour de trois éléments.

En premier, l'instauration de trois zones linguistiques au sein de la Région bruxelloise élargie : une zone bilingue (les 19 communes), une zone néerlandophone (regroupant les communes issues du Brabant flamand) et une zone francophone (regroupant les communes issues du Brabant wallon). En d'autres termes, dans la ligne de la proposition développée par Alain Maskens[11], il s'agirait de faire bouger les frontières régionales sans toucher à la frontière linguistique.

En second lieu, en généralisant au sein de l'actuelle Région bruxelloise un enseignement bilingue, ou, mieux, trilingue puisque Bruxelles est aussi la capitale de l'Union européenne.

Enfin, en sanctuarisant autour de la Région bruxelloise élargie une zone à vocation exclusivement rurale, où toute nouvelle construction serait prohibée. Plateau de Huldenberg, morne plaine, plaine de Baudémont, Pajottenland, … un gordel vert où, place à l'imaginaire, la " frontière " serait matérialisée par une drève de hêtres, l'arbre symbole de Bruxelles, abritant un sentier de randonnée serpentant autour de la Région bruxelloise.

Cet ensemble de mesures permettrait de créer cette profondeur stratégique indispensable pour arrêter le processus d'irradiation et d'étalement urbains et pour créer un climat apaisé entre les " mondes " néerlandophone et francophone, en préservant par la même occasion l'une des rares ressources naturelles de nos contrées : la terre et les terres agricoles.[12]

Dans une Belgique où 70 % des compétences ont déjà été dévolues aux régions (et aux communautés), où, à lui seul, le budget de la Région flamande dépasse désormais le budget de l'Etat fédéral, la Région bruxelloise ne peut continuer à vivoter en quémandant cycliquement aux deux grandes régions du pays des " refinancements " pour combler le manque à gagner résultant du versement de l'impôt sur leur lieu de résidence des 340.000 Flamands et Wallons qui viennent chaque jour y travailler. La Région bruxelloise doit urgemment se penser, à l'instar de Vienne ou de Berlin, comme une région-capitale. Celle d'une Belgique fortement décentralisée. Certes. Mais surtout comme région-capitale d'une Union européenne qui comptera dans les prochaines années une quarantaine d'Etats-membres et qui, à moins que notre continent n'ait opté pour le déclin, assumera de nouvelles et importantes compétences en matière de politique étrangère, de sécurité, de défense, de l'énergie, …

Olivier Dupuis

Né à Ath (Belgique) en 1958 ; Olivier Dupuis est licencié en sciences politiques et sociales (Université de Louvain). Ancien secrétaire du Parti radical transnational (1995-2003), il a été Député européen élu en Italie sur les listes des radicaux italiens (1996-2004). Il est actuellement journaliste indépendant et animateur du blog l'Européen.

 


[1]                 Christian Kesteloot, " Les fragmentations socio-spatiales bruxelloises et l'enjeu de la gouvernance ", in " Où va Bruxelles ? ", VUB  Press, Bruxelles, 2013

[2]                 Christian Kesteloot, op. cit.

[3]     Caroline Dembour, op. cit.

[4]     Pascal Smet, " Il faut commencer l'élargissement de Bruxelles avec Waterloo et Lasne ", RTL.be, 28 janvier 2009

[5]     Jan Degadt, Machteld De Metsenaere, Mieke De Vlieger, Rudi Janssens, Ann Mares, Caroline Van Wynsberghe, " De Internationalisering van de Vlaamse rand rond Brussel ", " L'internationalisation de la périphérie flamande autour de Bruxelles ", ASP Editions, 2012

[6]     Branche flamande de l'Office National de l'Enfance

[7]     " Le néerlandais continue d'être en recul en périphérie bruxelloise ", RTBF.be, 26 avril 2012

[8]     Rudi Janssens, " Meertaligheid als cement van de stedelijk samenleving ", " Le plurilinguisme comme ciment d'un vivre-ensemble urbain ", VUBPress, 2013

[9]     On ne peut que regretter l'absence d'études similaires en ce qui concerne les communes de la périphérie bruxelloise situées dans le Brabant wallon

[10]    RTBF.be, op. cit.

[11]    Alain Maskens, " Brussels : fair regional borders versus linguistic borders ", in The linguistic territoriality principle : right violation or parity of esteem ?, Re-Bel e-book II, Octobre 2011.

[12]    " D'ici 2030 (…) les besoins de la population mondiale en énergie, en eau et en terres agricoles devraient augmenter de 33 %, 27 % et 41 %. ", La transition énergétique est une nécessité, Laurence Tubiana, Le Monde, 22 juin 2013

 

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