Baisse de la faim dans le monde : une vraie bonne nouvelle ?

Arnaud Zacharie
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Selon la FAO, la faim dans le monde serait en régression. Pour Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD, les chiffres présentés doivent cependant être regardés avec prudence et révèlent malgré tout une dégradation de la situation ces dernières années.

Bonne nouvelle : selon le dernier rapport de la FAO (l’agence des Nations unies sur l’alimentation et l’agriculture), la faim dans le monde est en baisse. Ne boudons pas notre plaisir : en ces temps de crises, les bonnes nouvelles sont suffisamment rares pour être soulignées ! Mais qu’est-ce qui explique cette soudaine embellie qui contraste radicalement avec les mauvaises nouvelles de ces dernières années ?

De nouvelles statistiques positives

Selon les dernières statistiques de la FAO, au niveau mondial, le nombre de personnes souffrant de malnutrition est passé de 1 milliard en 1990-1992 à 919 millions en 1999-2001, puis à 898 millions en 2004-2006 et à 867 millions en 2007-2009, avant de très légèrement augmenter à 868 millions en 2010-2012. La grande majorité des personnes souffrant de la faim étant des habitants des pays en développement, leur nombre est passé dans ces pays de 980 millions à 852 millions entre 1990-1992 et 2010-2012.

Si cette évolution à la baisse reste loin des objectifs qui avaient été fixés en 1996 à Rome, où les participants au sommet mondial de l’alimentation s’étaient engagés à réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim à l’horizon 2015, elle est beaucoup plus proche des objectifs du millénaire adoptés en 2000 par l’Assemblée générale des Nations unies. En effet, le premier objectif du millénaire, qui concerne la pauvreté et la faim, implique notamment une réduction de moitié de la proportion – et non plus du nombre – de personnes souffrant de malnutrition entre 1990 et 2015. Or, selon les chiffres publiés par la FAO, la part des personnes souffrant de la faim est passée de 23,2% à 15,5% entre 1990-1992 et 2010-2012. Si un tel rythme se pérennisait jusqu’en 2015, ce chiffre baisserait encore à 12,5%, donc pas si éloigné de l’objectif du millénaire fixé à 11,6% (cfr. graphique 1).

En résumé, selon les dernières statistiques de la FAO, les choses semblent s’améliorer lentement mais sûrement sur le front de l’alimentation. Certes, les résultats sont contrastés entre les différentes régions du monde : si la proportion des malnutris a fortement baissé en Asie (de 23,7% à 13,9% entre 1990-92 et 2010-12) et en Amérique latine (de 14,6% à 8,3%), elle a quasi stagné en Afrique subsaharienne (de 27,3% à 22,9%). On observe en outre un ralentissement considérable des progrès accomplis depuis 2007. Mais l’évolution globale communiquée par la FAO est franchement positive.

Toutefois, ce tableau semble contraster radicalement avec les informations diffusées par le passé : les échos de ces dernières années concernant l’évolution de la faim dans le monde n’étaient-ils pas alarmistes ? Hausse des prix alimentaires, sécheresses, émeutes de la faim dans quarante pays en développement au printemps 2008, famine en Afrique de l’Est en 2011… La FAO avait elle-même tiré la sonnette d’alarme en 2009, annonçant le dépassement de la barre historique du milliard de personne souffrant de la faim en 2009, pic atteint après une quinzaine d’années de hausse ininterrompue du nombre de personnes souffrant de malnutrition (cfr. graphique 2).

Les raisons de la subite embellie

Mais alors, comment expliquer un tel retournement du panorama de la faim dans le monde ? Cela s’explique en réalité par le fait que la FAO a modifié en 2012 son mode de calcul pour estimer l’évolution du taux de malnutrition depuis 1990. Du coup, plutôt qu’une hausse continue du nombre de malnutris entre 1995 à 2009, passant de moins de 800 millions à plus d’un milliard, on passe désormais d’un milliard à 868 millions entre 1990 et aujourd’hui.

Le nouveau mode de calcul est fondé sur les éléments suivants : révision des données démographiques, intégration de nouvelles données anthropométriques issues de recensements de la populations et d’enquêtes auprès des ménages, actualisation de l’estimation des apports alimentaires énergétiques par pays, intégration d’estimations des pertes de produits alimentaires au niveau de la distribution de la vente au détail, ainsi que d’autres améliorations techniques de la méthode de collecte de données statistiques.

La FAO présente ces modifications comme une amélioration sensible des indicateurs de la faim, mais admet toutefois que la nouvelle méthode ne permet pas de cerner les effets des prix et des autres chocs économiques à court terme – sauf s’ils ont pour effet de modifier les modes de consommation alimentaire à long terme. Or la situation de la faim dans le monde est de plus en plus déterminée par les chocs provoqués par les hausses de prix alimentaires exacerbées par les crises environnementales et la spéculation sur les marchés des matières premières agricoles.

Dès lors, quelles conclusions tirer de cette embellie subite sur le front de la faim dans le monde ? D’une part, on ne peut que se réjouir de l’amélioration des données statistiques de la FAO, a fortiori si elle implique de sérieux progrès en matière de malnutrition. Toutefois, on ne peut que s’étonner du fait que cette nouvelle méthode, appliquée à partir de 1990, renverse radicalement la présentation de l’évolution de la faim dans le monde, la présentant comme quasi en phase avec les objectifs du millénaire, plutôt qu’en dégradation constante comme c’était le cas jusqu’il y a peu. Cette situation vient rappeler la difficulté de collecter des statistiques fiables dans les zones les plus pauvres du monde et de les interpréter avec la précision requise par des objectifs chiffrés, comme c’est le cas des objectifs du millénaire.

D’autre part, quelle que soit la méthode de calcul utilisée, il ressort des différentes statistiques que la situation de la faim dans le monde s’aggrave depuis 2007. Cette réalité doit inciter les décideurs politiques à redoubler d’efforts dans la lutte contre la faim, d’autant que la nouvelle méthode de calcul de la FAO ne permet pas d’appréhender l’impact des chocs économiques et des brusques variations de prix qui représentent pourtant une des principales explications de la dégradation de ces dernières années.

Enfin, les principales victimes de la malnutrition étant les populations les plus pauvres, comme les paysans ruraux et les habitants des bidonvilles dans les pays en développement, il convient de répondre au défi de l’insécurité alimentaire mondiale en investissant dans le développement de l’agriculture paysanne, la création d’emplois décents et l’instauration de systèmes de protection sociale dans ces pays, tout en prenant les dispositions nécessaires à l’échelle mondiale pour enrayer les changements climatiques et la spéculation alimentaire qui sont responsables de chocs externes récurrents.

En conclusion, la pire des conséquences des nouvelles statistiques publiées par la FAO serait qu’elles aient pour effet de réduire l’attention des décideurs politiques envers un problème qui était déjà secondaire à leurs yeux, mais dont la gravité ne cesse de s’exacerber depuis ces dernières années – quelle que soit la méthode de calcul utilisée.

Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11).

Voir les graphiques sous l'onglet images

Arnaud Zacharie est depuis longtemps actifs dans les milieux associatifs et altermondialistes. Il a été membre du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) et porte-parole d'Attac. Auteur ou co-auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages sur les relations internationales, dont "Refonder les politiques de développement. Les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire"(La Muette, 2010).

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