Après l'élection présidentielle : vers une remise en cause des relations de l'Égypte avec Israël ?

Elena Aoun et Thierry Kellner
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Deuxième volet des réflexions d'Elana Aoun et Thierry Kellner à la suite de l'arrivée des Frères musulmans au pouvoir en Égypte. Pour eux le "Printemps arabe" pourrait permettre d'ouvrir une nouvelle étape dans la question palestinienne.

S’étant longtemps targué d’être la seule démocratie au Moyen-Orient, Israël s’est distingué par une extrême frilosité à l’égard du " Printemps arabe ", en particulier à ses frontières, et n’a eu de cesse de prédire un " hiver islamiste " menaçant. Sans conteste, la menace existe, mais elle est plus politique que militaire et ne procède pas tant de l’arrivée au pouvoir, en Égypte, des Frères musulmans que de leur éventuel débordement par des groupuscules violents dans le Sinaï ou, plus grave encore, par les conséquences de l’impasse de la paix entre Israël et les Palestiniens.

Un intérêt économique et diplomatique

Sur le plan le plus général, les Frères semblent conscients que les intérêts économiques de l’Égypte leur imposent de continuer à travailler avec Israël, " client " important notamment dans les domaines touristique et gazier (secteur néanmoins tendu en raison des attentats répétés contre le gazoduc desservant Israël et de la suspension unilatérale, en avril 2012, des livraisons par l’Égypte pour des raisons semble-t-il commerciales). Par ailleurs, une rupture brutale des relations égyptiennes avec Israël aurait des conséquences très coûteuses. Le Caire perdrait ses soutiens occidentaux tant sur le plan politique qu’économique et ouvrirait la porte au renouveau du conflit armé avec l’État hébreu, superpuissance militaire et nucléaire du Moyen-Orient, appuyée par les États-Unis. D’ailleurs, l’armée égyptienne, qui bénéficie des largesses américaines depuis la paix de Camp David, n’aura certainement aucune velléité de se prêter à d’improbables folies guerrières des Frères. A cet égard, Morsi n’a eu de cesse d’être rassurant. Non seulement il a vite démenti les assertions que lui prêtait l’agence de presse iranienne Fars News concernant une révision du traité de paix avec Israël, mais il s’est expressément engagé dans son premier discours à respecter les engagements internationaux de l’Égypte, donc la paix avec Israël. De plus, l’impératif politique et économique pour Le Caire de préserver des relations de confiance avec l’Arabie saoudite devrait inciter Morsi à la modération ; il en a fait montre en réservant son premier voyage à l’étranger à Riyad. Bien que l’on soit dans le registre du non-dit, l’Arabie partage avec Israël une commune inquiétude par rapport à l’Iran. En outre, l’Arabie est le chef de file du consensus arabe qui a permis de proposer à l’État hébreu, en 2002, un plan de paix arabe reposant sur une pleine reconnaissance en échange d’un retour des territoires occupés.

Le seul véritable enjeu de sécurité pour Israël n’émane en rien de l’arrivée au pouvoir des Frères. Il se niche dans la péninsule du Sinaï. Là, depuis la vague qui a emporté Moubarak et affaibli l’appareil répressif, l’insécurité s’est développée, visant notamment le gazoduc à destination d’Israël et, plus rarement, Israël lui-même. Il est peu probable que les Frères veuillent abandonner ce territoire à ceux qui voudraient en faire un tremplin de la lutte antisioniste. Ceci risquerait de justifier des représailles israéliennes en terre égyptienne, à l’instar de la guerre menée à l’été 2006 non seulement contre le Hezbollah, mais contre l’ensemble du Liban. Autrement dit, la reprise du contrôle du Sinaï est plus vitale pour la sécurité de l’Égypte que pour celle d’Israël. Le Caire en est conscient, et a envoyé des mises en garde claires à ceux qui voudraient utiliser son territoire contre l’État hébreu. Cela a été le cas à l’égard de Téhéran au printemps 2012.

Israël et la question palestinienne

La principale menace que fait courir à Israël l’arrivée au pouvoir des Frères en Égypte est en réalité politique. L’ère Moubarak était confortable ; elle permettait d’ignorer une opinion très sensible à la cause palestinienne, en cultivant une intense coopération sécuritaire entre services égyptiens et israéliens. Ainsi que l’a démontré le sac de l’ambassade israélienne au lendemain de l’incident qui, en septembre 2011, avait conduit à la mort de soldats égyptiens sous des balles israéliennes, les Égyptiens entendent désormais demander des comptes. Non seulement le poids de l’opinion publique devrait conduire à un refroidissement supplémentaire d’une paix déjà " froide ", mais Israël ne va plus pouvoir compter sur le même type de caution que lui avait assuré, pendant plus de trente ans, le régime égyptien. Autrement dit, l’establishment israélien devra désormais intégrer dans ses calculs les réactions possibles de la population afin de ne pas s’aliéner la nouvelle Égypte. En pratique, cela implique une moindre marge de manœuvre dans l’approche de la question palestinienne : de nouvelles opérations militaires comparables à celles menée à Gaza au tournant de 2008-2009 (coûteuse en vies civiles palestiniennes) ne manqueraient pas d’aliéner l’opinion et le régime égyptiens. Ainsi, si l’on veut bien dépasser l’analyse primaire consistant à réduire l’hostilité des Égyptiens à Israël à un antisémitisme viscéral et non à une opposition politique, force est de constater que l’avenir des relations bilatérales repose en large partie entre les mains des Israéliens eux-mêmes. Or, le statu quo actuel, fait d’immobilisme politique et de colonisation rampante, risque d’être onéreux à terme. Certes, l’État hébreu a réussi à réduire le coût sécuritaire de la " non-paix " à travers le blocus de Gaza et la construction d’un mur avec la Cisjordanie. Mais, même en admettant qu’une troisième Intifada n’aura pas lieu, Israël se retrouvera de plus en plus isolé derrière ses murs dressés, continuant à se bercer de l’illusion de la sécurité ainsi acquise.

A terme, cet immobilisme risque de devenir intenable, non seulement pour Israël mais aussi pour ses soutiens occidentaux. En effet, comment cautionner la politique palestinienne d’Israël alors que le réveil des peuples et de la démocratie sont encouragés ? Comment continuer à stigmatiser et boycotter le Hamas alors que l’arrivée au pouvoir des Frères en Égypte confronte les Occidentaux à leurs propres contradictions ? En effet, ce développement a des implications multiples. D’abord, ceux qui étaient qualifiés la veille de " terroristes " en Égypte sont désormais au pouvoir de par la volonté du peuple, librement exprimée à travers des élections pluralistes et démocratiques (même si tout n’a pas été parfait). Même avec circonspection, Israël et les Occidentaux leur parlent, ce qu’ils avaient refusé de faire en 2006 après la victoire électorale du Hamas. Ce dernier, ensuite, ne peut plus être aussi aisément qualifié de simple instrument de Téhéran. Le Hamas a en effet rompu avec le principal allié de l’Iran, Damas, pour protester contre la répression sanglante visant la population syrienne. Il a aussi pris du recul par rapport à la République islamique et s’est rapproché des Frères égyptiens. Dans ce contexte nouveau, l’Égypte de Morsi peut devenir un médiateur de taille non seulement entre factions palestiniennes, mais également entre les Palestiniens et Israël, une opportunité nouvelle à saisir pour l’État hébreu. Mais pour cela, il faut que ce dernier fasse le choix de la paix ou que la communauté internationale, consciente des dangers de l’impasse, lui fasse comprendre tout l’intérêt de trouver le chemin d’un compromis historique et durable avec les Palestiniens pour assurer réellement sa sécurité.

Certes, Israël peut encore compter sur le soutien quasi-inconditionnel des États-Unis et de nombreux États européens lorsqu’il s’agit de questions majeures. Leur refus de soutenir la demande de reconnaissance d’un État palestinien à l’ONU en atteste. Mais les conséquences du " Printemps arabe " vont rendre ce soutien de plus en plus périlleux s’il continue de se traduire, en pratique, par le déni des droits palestiniens et la démonstration d’une politique des deux poids, deux mesures en faveur d’Israël. Même aux États-Unis, quelques voix, certes encore minoritaires mais tout à fait " honorables ", s’élèvent pour pointer les effets pervers de l’intransigeance d’Israël, à l’instar du général Petraeus en mars 2010.

Remise à plat

Dans l’intérêt d’Israël, il est plus que temps désormais que son élite politique se ressaisisse et prenne la mesure des transformations induites par le " Printemps arabe " pour y adapter la politique israélienne. L’immobilisme et le repli ne sont plus une option viable dans le nouveau Moyen-Orient qui se dessine si l’on a réellement à cœur la sécurité d’Israël. Une des conséquences les plus " révolutionnaires " du " Printemps arabe " devrait être une remise à plat de la politique israélienne à l’égard de la question palestinienne. Paradoxalement, l’arrivée au pouvoir des Frères en Égypte pourrait aider Israël à effectuer dans son propre intérêt sa " révolution " dans ce domaine.

Elena Aoun et Thierry Kellner, chercheurs au REPI (Recherche et enseignement en politique internationale)

Elena Aoun est maître d’enseignement à l’Université Libre de Bruxelles et aux FUNDP de Namur. Ses travaux portent entre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient. Thierry Kellner est maître de conférences à l'ULB. Ses travaux portent entre autres sur l'Iran et l'évolution interne et externe des républiques d'Asie centrale

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