Après l'élection présidentielle égyptienne : quelles conséquences régionales ?

Elena Aoun et Thierry Kellner
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Troisième et dernier volet des réflexions consacrées par Elana Aoun et Thierry Kellner à l'Egypte désormais dominée par les Frères musulmans. De Frères qui devraient rester très prudents sur le plan régional.

L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte inquiète, tant en Israël (voir notre papier du 13 juillet) qu’en Occident. Bien qu’il soit trop tôt pour tirer des conclusions définitives quant aux conséquences régionales de ce développement et à l’orientation de politique étrangère de la nouvelle administration Morsi, un certain nombre de paramètres peuvent aider à éclairer le débat.

Tout d’abord, la politique étrangère égyptienne sera vraisemblablement tiraillée à court terme par deux tendances contradictoires. D’une part, le nouveau pouvoir va sans doute chercher à s’affirmer en prenant quelques distances avec les orientations de l’ancienne administration, ne serait-ce qu’au plan rhétorique. Il y va de sa crédibilité et de son image auprès de son électorat. D’autre part, le principe de réalité s’imposera rapidement à Morsi, malgré son éventuel volontarisme et son souhait de marquer sa différence. Vu les contraintes et demandes domestiques pressantes auxquelles il est soumis (voir notre article du 9 juillet 2012), le président devra se concentrer en priorité sur les problèmes internes du pays. Pour ne pas les aggraver, Morsi devra maintenir les grandes lignes de l’administration précédente, sinon dans la forme du moins sur le fond, pour plusieurs raisons. Les intérêts économiques et politiques de l’Égypte n’ont pas changé avec l’arrivée au pouvoir des Frères. Or un changement radical d’orientation en matière de politique étrangère ne manquerait pas de lui aliéner ses partenaires traditionnels occidentaux. Même si le rôle économique de l’Asie (Chine, Inde) s’est accru ces dernières années, il n’y a pas d’alternative immédiate au partenariat avec les Occidentaux qui restent les premiers investisseurs (50 % des investissements directs étrangers venaient de l’Union européenne en 2010) et les premiers partenaires économiques du Caire (États-Unis et UE représentaient 40 % de l’ensemble de son commerce extérieur en 2010). En matière de sécurité également, les liens avec Washington restent vitaux.

Si les relations avec l’UE et les États-Unis semblent appelées à se maintenir à moins de faux pas majeurs de part ou d’autre, sur le plan régional, de nouvelles tendances peuvent déjà être dégagées. Et, contrairement à certaines analyses alarmistes, les éventuelles transformations qu’entraînerait l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans semblent devoir être beaucoup moins radicales qu’annoncé par quelques Cassandres.

Maintien de la proximité avec les pétromonarchies du Golfe

L’Égypte est très liée économiquement aux monarchies du golfe Persique. Un grand nombre d’Égyptiens –plus de 4 millions– y travaillent et les pétromonarchies sont d’importants investisseurs dans l’économie égyptienne. Le nouveau régime ne saurait donc compromettre ses relations avec ces pays. Conscient d’ailleurs de leurs inquiétudes face aux mobilisations populaires, Morsi a affirmé dès son premier discours ne pas vouloir exporter la révolution, désamorçant ainsi un éventuel contentieux. A cela s’ajoutent les impératifs stratégiques, l’importance des liens économiques faisant de la sécurité dans le golfe Persique une préoccupation égyptienne majeure nonobstant la nature du régime. De plus, étant donné le climat actuel –véritable " guerre froide " irano-saoudienne disent certains–, la proximité de l’Égypte avec les pétromonarchies arabes est un intérêt mutuel bien compris.

Toutefois, il convient d’être attentif au fait que les Frères musulmans ne sont pas aussi proches de l’Arabie saoudite qu’on le prétend habituellement. D’un point de vue idéologique, ils en sont même très éloignés. Riyad a traditionnellement soutenu le régime Moubarak et la famille royale a des réserves importantes quant au " républicanisme " islamique prôné par la confrérie. Par ailleurs, la popularité du mouvement et l’extension de son influence régionale grâce à ses réseaux suscitent la suspicion de Riyad. Le Royaume a d’ailleurs pris soin de se ménager des relais en Égypte depuis la chute de Moubarak à travers son soutien au bloc salafiste et une assistance financière conséquente au pays afin d’éventuellement pouvoir faire pression sur les Frères. L’avenir pourrait donc réserver quelques surprises de ce côté. Morsi sera sans doute très prudent dans la conduite de sa politique à l’égard de Riyad. Signe de l’importance qu’il accorde aux relations bilatérales, son premier déplacement à l’étranger en tant que président a été réservé à l’Arabie saoudite.

Approfondissement probable des liens avec la Turquie

Le modèle turc, alliant démocratie et référents islamiques, a le vent en poupe en Égypte où le Premier ministre turc, R. T. Erdogan est la personnalité la plus populaire dans l’opinion publique. Les liens bilatéraux se sont renforcés depuis la chute de Moubarak. Ainsi, malgré la situation troublée de l’Égypte, les échanges économiques ont progressé en 2011, signe très encourageant pour l’avenir même si de nombreuses difficultés subsistent. Un protocole d’accord signé en avril 2012 en matière de transport ouvre la voie au renforcement du rôle de l’Égypte comme plateforme commerciale pour les marchandises turques destinées à l’Afrique, à la zone de la mer Rouge, à la péninsule Arabique et au golfe Persique. Dans le domaine stratégico-politique, même tendance. Le ministre turc des Affaires étrangères s’est rendu cinq fois en Égypte depuis février 2011 et l’alliance stratégique entre les deux pays s’est matérialisée par des manœuvres navales conjointes en Méditerranée en décembre 2011. Sur le fond, Ankara et le Caire partagent nombre d’intérêts. En matière économique, la Turquie, qui a une économie florissante et un secteur privé très actif, a des avantages réels à offrir en termes de débouchés, de commerce et d’investissements. En matière politique, l’essor des relations avec la Turquie ne pose pas de problème particulier pour le nouveau pouvoir égyptien. Au contraire, cette tendance est considérée comme plutôt " rassurante " par les alliés traditionnels du Caire, aussi bien les pétromonarchies que les Occidentaux. Les deux pays ont des positions similaires face à Israël dont la politique sur la question palestinienne est perçue comme intransigeante, mais aussi face à la politique de Téhéran au Moyen-Orient. Le discours turc sur le " sécularisme " n’est certes pas très prisé par les Frères musulmans mais ces derniers ne sauraient ignorer que le " modèle turc " fait davantage consensus dans la société égyptienne qu’un " modèle saoudien " ou surtout un " modèle iranien ". Les deux pays devraient donc poursuivre leur rapprochement même si, à plus long terme, l’Égypte pourrait entrer en concurrence avec Ankara sur la scène moyen-orientale.

Une ouverture vers l’Iran ?

Les récentes déclarations attribuées au président Morsi par l’agence de presse iranienne Fars News concernant un rapprochement entre l’Égypte et la République islamique ont suscité de nombreux commentaires parfois très inquiets (notamment en Israël). Ces déclarations semblaient s’inscrire dans la continuité de contacts récents entre la confrérie et l’Iran. L’ayatollah Khamenei, qui est le traducteur en persan de l’œuvre de Saïd Qutb, un des dirigeants historiques des Frères exécuté en 1966, a par exemple rencontré à Téhéran en février 2011 Kamal al Halbavi, un membre de la confrérie. Mais si les Frères ont laissé entendre que l’Égypte allait cultiver ses relations diplomatiques avec de nombreux pays, y compris l’Iran, dans les faits, ils sont restés très prudents ainsi qu’en atteste le démenti apporté par la présidence, et dès le lendemain, aux déclarations prêtées à Morsi par Fars News. Malgré les nombreux appels du pied de Téhéran, un rapprochement serait très problématique pour le Caire. Outre la méfiance de certains en Égypte, dont l’armée qui reste puissante, l’Iran a été critiqué dans les médias pour son soutien au régime de Bachar al-Assad et ses tentatives supposées de prosélytisme chiite dans le pays. Quant au programme nucléaire iranien, il pose un défi stratégique pour l’Égypte quelle que soit la nature du régime. Par ailleurs, un rapprochement irano-égyptien se heurte sur le fond aux intérêts de tous les partenaires du Caire : Américains, Européens, alliés arabes dans le golfe Persique, mais aussi Israéliens. Une trop grande proximité avec Téhéran ne manquerait pas de les indisposer alors que les gains pour l’Égypte ne sont pas évidents. C’est pourquoi, malgré la tentation de renouer avec Téhéran ne fût-ce que pour montrer son " indépendance ", Morsi restera prudent. Même dans le cas d’un rétablissement des relations diplomatiques –possibilité évoquée il y a plus d’un an mais sans suites jusqu’ici-, rien n’indique que les rapports s’approfondiront réellement entre les deux pays d’autant plus que leur stature respective en a traditionnellement fait des concurrents à la position de puissance régionale.

En conclusion, il est certain qu’avec le " printemps arabe ", on assiste à une transformation en profondeur du Moyen-Orient avec une redistribution des cartes toujours en cours. Incontestablement, la place qu’occupera l’Égypte dans le nouvel échiquier sera déterminante pour la configuration d’ensemble de ce dernier. Si le Caire parvient à instaurer un modèle démocratique combinant tolérance politique, prospérité économique et diplomatie compétente, le retour possible de la voix égyptienne sur la scène moyen-orientale sera un des éléments les plus marquants de ce " printemps arabe ".

Elena Aoun et Thierry Kellner, chercheurs au REPI (Recherche et enseignement en politique internationale)

Elena Aoun est maître d’enseignement à l’Université Libre de Bruxelles et aux FUNDP de Namur. Ses travaux portent entre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient. Thierry Kellner est maître de conférences à l'ULB. Ses travaux portent entre autres sur l'Iran et l'évolution interne et externe des républiques d'Asie centrale

 

 

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