Apprendre à lire : quelle aventure !

Graziella Deleuze
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Apprendre à lire, la grande affaire de la « grande école ». Il y a quelques années encore, thème de dispute entre partisans de telle ou telle méthode. Aujourd’hui les querelles sont globalement apaisées. Mais comme le montre le texte de Graziella Deleuze, enseignante en Haute Ecole, l’important c’est la pratique et la capacité de l’enseignant à capter l’intérêt et les potentialités des enfants. Et cela en combinant toutes les approches. Un défi quotidien.

 

 A l'heure où de nombreux enfants prennent le chemin de la « grande » école, celle où l'on installe les apprentissages de base, certains parents s'inquiètent de « la méthode » qui sera appliquée par l'institutrice pour apprendre à lire à leurs enfants. Si le plus souvent ces parents n'ont pour seule référence que le souvenir de leur propre apprentissage, ils perçoivent néanmoins combien celui-ci sera déterminant dans le parcours scolaire et, in fine social, de leur enfant. Ils n'ont pas tort. De la réussite de cet apprentissage dépendra le succès de tous les autres.

 

Or, s'il est un domaine scolaire qui a suscité des débats, c'est bien celui de l'apprentissage de la lecture. Une vieille querelle oppose, simplifions, les partisans d'une méthode qui permet à l'enfant de lire des phrases par reconnaissance de mots sans pouvoir repérer les lettres qui les composent (la méthode dite « globale ») à ceux qui prônent de reconnaitre d'abord les lettres pour passer ensuite à des phrases ou à des textes (la méthode dite « analytique » ou « synthétique »). Cette polémique fréquemment ravivée lors de la publication des résultats des tests Pisa est pourtant obsolète car elle repose sur le postulat qu'il existerait une meilleure méthode qu'une autre. Or, aucun pédagogue, aucun linguiste, aucun cognitiviste, aucun didacticien du français n'a à ce jour mis au point une « méthode » universelle qui « marche » avec tous les enfants. Triste constat mais ô combien vivifiant !

 

En effet, de nombreux chercheurs ont démontré toute la complexité de cet apprentissage si fondamental : la relation socioaffective de l'enfant avec le livre et avec son univers « lisant », sa motivation à apprendre sont aussi déterminants que le développement de sa conscience phonémique et sa capacité de décodage. Dès lors, quel rôle attribuer à l'instituteur face à ce constat qui pourrait ramener son rôle à une peau de chagrin ?

 

Prenons un exemple : Sandy, une de nos meilleures étudiantes de la promotion 2010-2011 de la Catégorie pédagogique de notre Haute École a commencé sa carrière dans une classe de première année à St-Josse, une école à discrimination positive. Voici comment s'est déroulée sa première journée.

 

Elle a écrit au tableau une phrase : « Bonjour, bienvenue en première année ! »  Cette phrase, elle l'a lue aux enfants et elle leur a demandé de la lire plusieurs fois en plaçant son doigt en dessous des mots lus. Les enfants ont pu assez vite « lire » cette phrase par mémorisation et par ce qui deviendra de la reconnaissance visuelle. Elle a ensuite demandé aux enfants si un même son ne revenait pas plusieurs fois dans cette phrase. Certains enfants ont ainsi pu isoler le [b]. Puis, Sandy a emmené son petit groupe au coin lecture pour lire l'histoire d'un loup qui veut devenir conteur. Un peu plus tard, notre jeune collègue a demandé aux enfants d'écrire leur nom sur un cahier qui désormais leur appartiendra.

 

Dans la démarche de notre jeune institutrice, il n'y a pas à proprement parler de « méthode » au sens d'une recette. Il y a pourtant un travail sur de multiples composantes de l'apprentissage de la lecture : par sa phrase de bienvenue, elle montre aux enfants qu'écrire cela sert, entre autres, à accueillir ; elle leur apprend aussi à reconnaitre des mots qui resteront ensuite sur les murs de la classe et qui constitueront le début de leur capital de mots. Par le repérage d'un son récurrent dans cette phrase, elle entre dans le code et donc dans le principe alphabétique qui régit notre langue constituée de lettres et de sons. En leur lisant une belle histoire, elle leur fait découvrir que lire apporte du plaisir ; elle éveille ainsi la motivation à entrer dans cet apprentissage long, subtil et pour certains laborieux. Enfin, par l'écriture de leur nom, elle présente aux enfants une des fonctions de l'écrit : garder une trace pour retrouver et identifier un objet. Son approche montre, comme de nombreux chercheurs l'ont démontré, que lire est bien plus qu'un acte technique, c'est entrer dans une nouvelle culture, la culture de l'écrit. Or, on sait que l'enfant qui a grandi dans un environnement de livres s'installe tout naturellement dans cette culture ; cette étape que constitue cet apprentissage n'a rien pour lui de scolaire et lui semble au contraire naturel pour accéder au monde des adultes. Il n'en est rien évidemment pour des enfants où l'écrit est le grand absent de leur vie familiale.

 

Lire c'est donc certes décoder mais aussi donner du sens à ce qu'on lit et entrer dans un univers nouveau; lire c'est aussi écrire car l'écriture est un excellent moyen de vérifier qu'un enfant est capable de retranscrire les sons qu'il entend et les lettres qu'il voit. Par ailleurs, la lecture est un apprentissage permanent : on n'a jamais fini d'apprendre à lire car progresser dans sa vie de lecteur, c'est aussi apprendre à lire des supports de plus en plus longs et complexes.

 

Ce n'est donc pas une méthode qui sauvera les enfants du naufrage de l'illettrisme, ce sont des enseignants bien formés et conscients des habiletés affectives et intellectuelles qui sous-tendent la lecture ; tous les acteurs du livre (bibliothécaires, libraires, parents, grands-parents...) sont invités à prendre leur relais.

 

En ces jours de rentrée pleins de promesse, souhaitons que tous les enfants rencontrent sur leur route une institutrice comme Sandy. Souhaitons que leur vie soit jalonnée d'enseignants qui auront compris toute la complexité de cet apprentissage exigeant et fascinant car prometteur de magnifiques rencontres ... 

Graziella Deleuze, septembre 2011 

Après avoir été professeur de français dans le secondaire pendant dix ans, Graziella Deleuze est aujourd'hui maitre-assistante en français de la Haute École de Bruxelles. Elle enseigne la didactique du français dans la section normale primaire. Elle est aussi administratrice de l'ABLF, l'Association Belge pour la Lecture, section Francophone.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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