A Tunis, pour l'honneur de la démocratie

Pierre Galand
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A l'intitiative de l'ULB, un certain nombre de personnalités se rend en Tunisie pour soutenir un professeur d'Université dont le procès commence aujourd'hui. Parmi eux Pierre Galand, président du centre d'action laïque. Il explique les raisons de cette démarche.

Il n’est pas fréquent, dans nos contrées, de voir un éminent professeur d’université, doyen de sa faculté, déféré devant un tribunal pour " faits de violence commis dans s’exercice de ses fonctions ". Il faudrait que les faits soient graves… De quoi donc a bien pu se rendre coupable le professeur Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des Arts, des Lettres, et des Humanités de l’Université de Tunis-La Manouba, qui risquera, ce 25 octobre, 5 ans de prison devant un tribunal tunisien ? D’avoir violenté deux étudiantes qui s’obstinaient à se présenter au cours en voile intégral (niqab). Ce qui concerne le volet " violence " de l’affaire est une pure affabulation. Le véritable enjeu de l’affaire, c’est précisément la volonté du professeur d’affirmer qu’un visage dans une salle de cours est un préalable essentiel à une vie universitaire sereine et à un échange de savoir ouvert et riche entre professeurs et étudiants. Une prise de position insupportable pour les islamistes du parti Ennahda, au pouvoir à Tunis, poussés dans le dos par les salafistes dont on connaît bien à présent l’intransigeance sur les aspects les plus réactionnaires de soi-disant prescrits religieux. Pour Habib Kazdaghli, cet épisode est la conséquence logique d’une série d’intimidations : au mois de décembre, il fêtera, si l’on ose dire, un an de harcèlement et de guerre des nerfs menés par une poignée d’extrémistes religieux que le gouvernement dominé par Ennahda n'a jamais condamné fermement. Après avoir revendiqué -calmement - pendant quelques semaines le port du niqab au sein de la Faculté, les salafistes ont haussé le ton pour faire plier Habib Kazdaghli. Occupation de l'université, séquestration du doyen, drapeau djihadiste devant La Manouba, rien n'y a fait. Habib Kazdaghli est resté ferme : le voile intégral n'a pas sa place à l'université. Et voilà pourquoi il se retrouve aujourd’hui devant un tribunal pour des faits inventés de toutes pièces, comme dans un mauvais film de série B à la sauce soviétique.

Un climat de peur

Les événements qui frappent depuis un an l'Université de Tunis-La Manouba sont en réalité le symptôme aigu du revers de la médaille de la révolution tunisienne : les pressions, les provocations et les intimidations qui s’exercent à l’encontre d’universitaires dans l’exercice de leur fonction, et ce alors que des hommes et des femmes du monde culturel tunisien sont eux aussi soumis aux mêmes menaces dans l’expression de leur activité artistique, constituent autant d'atteintes aux libertés promises par la révolution du 14 janvier 2011. Ils relèvent d'une politique concertée, dont l'objectif est d'imposer par la violence et par un climat de peur l'autoritarisme et la prévalence des normes religieuses. Remplacer une dictature par une théocratie répressive, où est le progrès ?

Le conseil d'administration de l’Université libre de Bruxelles s’est ému de cette situation et a exprimé, il y a un mois, sa solidarité avec les universitaires tunisiens qui défendent avec force et courage les valeurs universelles qui sont au fondement de l’enseignement et de la recherche scientifique. L’ULB  a apporté son soutien le plus ferme aux intellectuels tunisiens engagés dans la défense des libertés dans leur pays. C’est pourquoi j’ai accepté, en tant que président de la Fédération humaniste européenne d’accompagner la délégation belge se rendra le 25 octobre prochain à Tunis pour assister au procès de Habib Kazdaghli. Une délégation constituée du secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Belgique Hervé Hasquin, de la vice-rectrice à la politique académique de l'ULB Annemie Schaus, de l'avocate pénaliste Michèle Hirsch et du professeur Jean-Philippe Schreiber (ULB).

Lutter contre l'obscurantisme

En renversant Ben Ali, les Tunisiens ont remporté la bataille des Droits de l'Homme et ont, depuis, retrouvé leurs libertés fondamentales (expression, vote, presse etc..). Hélas, rien n’est jamais acquis et à peine ces droits retrouvés, voilà qu’ils sont déjà battus en brèche par l’influence tentaculaire des extrémistes religieux. La résistance que leur oppose le doyen Habib Kazdaghli est à l'image du combat mené quotidiennement par tous les progressistes tunisiens qui déploient énormément d'efforts pour lutter contre l'obscurantisme. C'est ce combat que les libres penseurs défendent depuis la chute de l’ancien régime. Habib Kazdaghli n'a aucune garantie sur la régularité du procès ni sur le respect des droits de la défense. C’est pourquoi nous serons là, observateurs attentifs d’une cause lourdement symbolique pour l’avenir de la démocratie dans les pays du Maghreb libéré.

Pierre Galand, président de la Fédération Humaniste européenne (FHE)

Travaillant depuis des années dans le monde associatif, Pierre Galand est enseignant et milite en faveur du respect du droit international. Il est particulièrement connu pour son soutien à la cause palestinienne. Il a été sénateur socialiste coopté et est depuis 2007 président du centre d'action laïque.

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