Yémen: "Depuis que je suis chez MSF, je n'ai jamais vu une telle violence"

L'hôpital de Médecins sans Frontière, à Aden, s'est trouvé en première ligne des combats qui ont ravagé la ville.
4 images
L'hôpital de Médecins sans Frontière, à Aden, s'est trouvé en première ligne des combats qui ont ravagé la ville. - © Guillaume Binet/MYOP

Même un humanitaire aguerri ressort marqué par une mission de près de trois mois au milieu des combats au Yémen. Thierry Goffeau fut le coordinateur de l'hôpital de Médecins sans Frontières à Aden, le grand port du sud du Yémen. Il y est arrivé début mai, durant une période de cessez-le-feu. Les bombardements de la coalition conduite par l'Arabie saoudite avaient cessé, mais les combats au sol se poursuivaient. La situation s'est rapidement dégradée ensuite.

Les forces loyalistes ont reconquis à la mi-juillet Aden, au terme de violents combats et grâce à l'appui de la coalition arabe qui mène une campagne de frappes aériennes. Leur objectif est de stopper la progression des rebelles chiites Houthis et de reconquérir les larges pans de territoire qu'ils contrôlent depuis l'année dernière. Cette avancée se fait au prix de nombreuses victimes.

Plus de 200 victimes en une journée

Chaque jour, des dizaines de blessés sont emmenés à l'hôpital de Médecins sans frontière, dans le nord d'Aden. Leur nombre augme au fil des semaines, pour atteindre des sommets rarement atteints pour l'organisation. "Il a fallu gérer cette violence que, personnellement, en plus de 10 ans à MSF, je n'ai jamais vécu", confie Thierry. La guerre au Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique, a fait fait près de 4000 morts depuis mars selon l'ONU.

Le coordinateur MSF se souvient en particulier de la journée infernale du 19 juillet. Un bombardement avait touché le quartier de Dar Saad, très peuplé. Les victimes étaient des civils: enfants, vieillards, femmes, parfois enceintes. Il y a eu des dizaines de morts. En quelques heures, l'hôpital doit prendre en charge 206 victimes. Thierry est chargé de l'accueil et du premier tri des arrivants. Il doit refuser de prendre en charge des victimes qu'on leur amène déjà mortes, pour pouvoir conduire les survivants aux soins intensifs.

Ils arrivent armés et surexcités dans l'hôpital

"Ce qui était terrible dans cette mission, explique-t-il, c'est qu'il n'y avait pas un seul jour de répit. De début mai à fin juillet, c'était tous les jours des dizaines de blessés. Il faut gérer la violence et l'agressivité des patients qui arrivent dans un état grave, mais aussi les familles, les accompagnants. Des combattants reviennent de la ligne de front pour nous amener leurs camarades blessés. Ils chiquent du kat, qui est une plante très énergisante. Ils arrivent armés et surexcités dans l'hôpital. Il y a eu des bagarres dans la zone où on fait le tri lors d'afflux massifs de blessés. Nous devons absorber tout ça. On ne peut pas répondre avec de l'agressivité ou de la violence, sinon c'est l'escalade et ça peut devenir extrêmement dangereux."

L'hôpital était situé à quelques centaines de mètres de la ligne de front, dans le quartier Bassatine. "Nous étions souvent touchés par des tirs d'obus ou de balles perdues. Nous avons dû mettre des plaques de métal devant les fenêtres pour améliorer la sécurité de nos équipes. Une partie du personnel, expatrié comme yéménite, loge dans l'hôpital, ce qui est très pratique en cas d'afflux de blessés. On sonne l'alarme et tout le monde descend donner un coup de main. C'est essentiel quand on reçoit plusieurs centaines de blessés en quelques heures."

Des enfants soldats de moins de 10 ans font les contrôlent en ville

Les frappes menées par les aviations des pays arabes de la coalition visaient la ligne de front. Mais dans la ville, l'artillerie ne faisait pas le détail. Les snipers houthis étaient d'une efficacité redoutable. Postés au sommet des bâtiments, ils ont fait beaucoup de victimes, notamment civiles.

Au Yémen, il n'est d'ailleurs pas facile de faire la différence entre combattants et civils. "La résistance du sud, pro-gouvernementale, est composée essentiellement de civils. Du côté Houthi, certains bombardements ont ciblé des zones civiles. Ils utilisent eux-mêmes beaucoup d'enfants dans leurs troupes. J'ai vu, sur les checkpoints tenus par les Houthis, des enfants de même pas 10 ans, avec des armes, qui contrôlaient tous les véhicules. La frontière entre civils et militaires est extrêmement floue."

MSF est, avec la Croix-Rouge, la seule organisation internationale active sur le terrain. Malgré la présence de groupes salafistes djihadistes parmi les combattants, le personnel étranger est très bien accepté. "Les deux organisations internationales qui gèrent des hôpitaux apportent une plus-value importante. Nous n'avons pas eu de problème avec qui que ce soit. Des problèmes de sécurité se sont néanmoins posés, avec des car-jackings. Mais nous sommes très bien vus par la population. Nous soignons tout le monde."

Embargo et corruption ralentissent l'aide humanitaire

Les combats ont créé une situation humanitaire catastrophique et de nombreuses pénuries, y compris alimentaire. "Le système de santé est complètement détruit. A Aden, il y a trois hôpitaux fonctionnels en plus de celui de MSF. L'accès aux soins de santé est pratiquement inexistant pour les maladies chroniques. En plus, il y a eu une épidémie de fièvre hémorragique, de la malaria et de la typhoïde. Il n'y a plus aucun service public qui fonctionne à Aden. La ville était devenue un dépotoir à ciel ouvert. Heureusement, la situation est en train de changer, grâce à la remise en service du port. Ça a permis l'arrivée d'aide humanitaire. Mais ce n'est pas suffisant et ça va prendre du temps. Il faut reconstruire le système sanitaire. Il faut que l'accès soit gratuit parce que les gens n'ont plus travail, donc plus d'argent."

La distribution de l'aide continue néanmoins à être très problématique, par manque de sécurité, mais aussi en raison de la corruption et du manque de supervision internationale. "La coalition a mis en place un embargo, explique Thierry Goffeau. Cet embargo est utilisé pour faire pression sur les zones qui sont encore sous contrôle Houthi. A Aden, l'aide arrive, mais il faudrait contrôler la distribution de cette aide. Le système en place n'est pas satisfaisant. Comme dans beaucoup de zones de conflit, l'aide est souvent détournée. Par exemple, la farine fournie par les Emirats arabes se retrouve en vente sur les marchés."

Aden est entièrement à reconstruire

Et pourtant, cette aide est indispensable, de manière urgente. En beaucoup d'endroits, la population a faim. " Il n'y avait plus de farine, plus de pain. Ou du moins les gens n'avaient plus l'argent pour acheter à manger. On a remarqué de la malnutrition chez les enfants. Il n'existe pas de statistique, mais on a vu cette malnutrition dans notre hôpital."

Aden est une ville historique, un port ouvert sur le monde. Les bombardements ont écrasé son patrimoine immobilier. "Aden est pratiquement complètement détruite, constate Thierry Goffeau. Du personnel yéménite de MSF était venu se réfugier dans l'hôpital ou dans les environs. Ils rentrent à présent chez eux, mais ils retrouvent leurs maisons, leurs appartements à moitié détruits. La maison où Rimbaud a vécu, dans le sud d'Aden, est toujours debout. Mais la ville est entièrement à reconstruire.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK