Explosions à Beyrouth : "Nous étions sur le Titanic, nous sommes maintenant dans le fond des abysses"

Louma Salamé est la directrice générale de la fondation Boghossian-villa Empain. Elle est aussi libanaise. Née à Beyrouth, elle a quitté le Liban à l’âge de 3 ans pour fuir la guerre civile.

Mais ces liens avec ce pays sont toujours très étroits, dans sa vie personnelle comme dans sa vie professionnelle, où son travail vise justement à créer des points entre la culture d’Orient et la culture d’Occident.

Avec les explosions survenues dans le port de Beyrouth c’est "la moitié de la ville qui a été décimée". Et depuis, les témoignages de ses proches affluent. Invitée de la matinale de La Première, elle revient sur cet événement sans précédent.


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Louma Salamé est aussi la fille de Ghassan Salamé, ancien ministre libanais de la culture dans le gouvernement de Rafic Hariri, assassiné dans un attentat en 2005 et la sœur de la journaliste Léa Salamé.

"Je suis née à Beyrouth, j’étais très jeune quand je suis partie mais j’ai toujours gardé une relation très proche avec le Liban, j’ai l’habitude de prendre mon fils chaque année à Beyrouth, j’ai le plaisir d’y aller très souvent", raconte Louma Salamé.

On ne pensait pas faire mieux dans le pire

La directrice de la fondation Boghossian revient sur la situation "du jour d’avant", jusqu’au drame puis "au jour d’après", qui laisse les Libanais dans un profond "désespoir" et, s’il le fallait encore, dans la "colère" face aux autorités.

"Il y a la situation du jour d’avant on pensait qu’on était au pire du pire, la situation était tragique. On ne pensait pas faire mieux dans le pire. Puis il y a eu la soirée de l’explosion avec ces images de film d’horreur. Et puis il y a eu le jour d’après", raconte Louma Salamé.

Et d’ajouter, "moi j’ai craqué. Le jour d’après c’est le jour où on a eu les témoignages individuels de petits malheurs personnels qui ont émergé. J’ai telle amie qui a le bras cassé, d’autres qui ont des points de suture. Une amie médecin dont le cabinet s’est effondré sur elle. Des appartements dévastés, celui de ma mère ne ressemble plus à rien. Ce fut une autre journée épouvantable, celle du recueil, de la collecte d’histoires épouvantables".

Une situation, "pire que la guerre civile"

Louma Salamé a quitté le Liban à l’âge de 3 ans pour quitter un pays en pleine guerre civile. Une guerre civile qui a duré 15 ans, de 1975 à 1990. Une guerre civile qui a profondément meurtri la population et l’histoire libanaise. Et pourtant, d’après des témoignages sur place qu’a récoltés Louma Salamé, le drame survenu ce mardi "est pire que la guerre. Ils nous ont dit que c’était pire que les bombardements. Ils avaient l’impression de vivre en enfer", relate-t-elle.

La situation économique et sociale au Liban était déjà chaotique avant les explosions. Une économie exsangue, un gouvernement décrié, remis en question par la colère d’un mouvement populaire depuis le mois d’octobre dernier puis les explosions qui ont laissé peuple libanais dans "la colère et le désespoir", explique Louma Salamé.


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Elle raconte que déjà avant l’explosion, "le Liban fait face depuis le mois d’octobre dernier à un mouvement populaire qui proteste pour la démission du gouvernement. Vous avez une monnaie qui a été dévaluée à 80%. Le gaz et l’électricité qui est limitée pour tout le monde. Le chômage qui a grimpé et puis le coronavirus qui est venu comme une nouvelle plaie. Il y avait déjà un scénario apocalyptique. Aujourd’hui, il y a la colère et le désespoir".

Critique, Louma Salamé pointe que "cette classe politique n’est pas connue pour sa probité légendaire. Ce sont des gens accrochés au pouvoir et qui ne veulent pas le lâcher. Le pays est à bout".

Et d’ajouter, "nous étions sur le bateau du Titanic, aujourd’hui nous sommes au fond des abysses. Les gens disent qu’il n’y a plus d’espoir qu’ils sont seuls au monde très peu d’espoir".

2750 tonnes de nitrate d’ammonium

Ce mardi, ce sont 2750 tonnes de nitrate d’ammonium qui ont explosé en plein cœur de la capitale libanaise. Des substances chimiques dangereuses "en plein centre-ville" entreposées là depuis… 2013. Comment est-ce possible ? C’est la question que se posent les Libanais, ce "jour d’après". Au lendemain des explosions, les autorités ont décrété l’état d’urgence et réclamé que les responsables soient "assignés à résidence".


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"On parle aujourd’hui d’une explosion sans précédent. A Toulouse, lors de l’explosion due au nitrate d’ammonium, 300 tonnes qui ont explosé. Là on parle de 2700 tonnes, 27.000 kg entreposés en plein centre-ville. Avant de savoir si c’est accidentel ou pas on se demande comment est ce possible d’avoir entreposé de telle quantité de produits chimique en plein centre-ville", questionne Louma Salamé.

Rafic Hariri : le procès à un milliard de dollars

Le Tribunal spécial pour le Liban, basé à la Haye, aux Pays-Bas a annoncé que le verdict du procès dans l’attentat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, prévu ce vendredi, serait reporté au 18 août prochain. Ce verdict, cela fait 15 ans que les Libanais l’attendent.

Rafic Hariri, Premier ministre jusqu’à sa démission en octobre 2004, a été tué en février 2005, lorsqu’un kamikaze a fait sauter une camionnette remplie d’explosifs au passage de son convoi blindé sur le front de mer de Beyrouth, tuant 21 autres personnes et faisant 226 blessés.

Les quatre accusés, tous membres présumés du mouvement chiite Hezbollah, sont jugés par contumace. Le Hezbollah, qui a rejeté toute responsabilité, a refusé de livrer les suspects malgré plusieurs mandats d’arrêt émis par le TSL.


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"Les Libanais sont suspendus à ce verdict pour savoir si ces quatre hommes ont été ou non à la manœuvre", celle dont le père a été un des ministres de Rafic Hariri avant de devenir conseiller de Kofi Annan, directeur général des Nations-Unies. "Le calendrier de cette explosion est tout à fait étonnant. On attendait le verdict et aujourd’hui la moitié de la ville de Beyrouth a été décimée. Mais le pays reste très attentif aux révélations de la vérité".

Directrice générale de la fondation Boghossian-villa Empain, Louma Salamé, par son travail, aide à construire des ponts entre les cultures d’Orient et d’Occident. La fondation fête cette année ses 10 ans. "L’art est la réponse", une devise dans la famille Salamé.

L’exposition "The light House" aura lieu à la fondation Boghossian-Empain à partir du mois de mars.

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