L'intervention turque, ultime tentative pour éviter un "Kurdistan syrien"

De 300 à 500 soldats turcs prennent part à cette opération
De 300 à 500 soldats turcs prennent part à cette opération - © Belga

La Turquie a envoyé 10 nouveaux chars en territoire syrien jeudi, au lendemain d'une offensive éclair des rebelles qu'elle a soutenue et qui a permis de reprendre au groupe Etat islamique (EI) la localité de Jarablos, près de la frontière, a constaté un photographe de l'AFP.Dix chars, des ambulances ainsi que des engins lourds ont franchi la frontière à la hauteur de la petite ville turque de Karkamis (sud-est) et sont entrés sur le sol syrien.

Prise de Jarablos

En quelques heures seulement lors d'une opération baptisée "Bouclier de l'Euphrate", des centaines de rebelles syriens appuyés par l'aviation et les chars turcs ont pris Jarablos, situé dans le nord de la Syrie. La presse turque qui avait adopté un ton largement nationaliste saluait jeudi matin l'offensive et a fait état d'une centaine de jihadistes tués lors de cette opération, tel le quotidien Hurriyet qui citait des sources militaires.

L'armée turque n'a déploré aucune perte, selon ces sources. "Mehmetçik est en Syrie !" lançaient les quotidiens Sözcü et Milliyet. "Mehmetçik" (le petit Mehmet) est le nom affectueux donné aux simples soldats en Turquie. Selon les journaux, entre 300 et 500 soldats turcs prennent part à cette opération, la plus grosse lancée par la Turquie depuis le début du conflit syrien. Selon l'agence gouvernementale Anadolu, seul un rebelle syrien a été tué et dix autres blessés.

Au moins 11 enfants ont été tués par des barils d'explosifs à Alep selon l'OSDH.

Kurdistan syrien?

L'intervention de la Turquie en Syrie, avec comme couverture des rebelles qui lui sont acquis, vise à éviter que son cauchemar ne devienne réalité: la création d'un "Kurdistan autonome syrien", estiment des experts.

Cependant, Ankara va avoir du mal à freiner les ambitions territoriales kurdes à moins d'entrer directement en conflit avec eux, notamment pour les empêcher de s'emparer de la ville stratégique d'al-Bab, tenue actuellement par les jihadistes du groupe Etat islamique (EI).

"La question kurde est désormais en tête des priorités du (président Recep Tayyip) Erdogan en Syrie, car les factions kurdes liées au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) se sont emparées de vastes territoires dans le nord", résume Aron Lund, du Centre Carnegie Endowment for International Peace.

"Et la perspective d'un mini-Etat du PKK, financé par le pétrole et appuyé par les Etats-Unis, à sa frontière sud est un cauchemar pour Ankara", ajoute-t-il.

Profitant de la guerre, les Kurdes de Syrie, qui représentent 15% de la population, ont auto-proclamé en mars une "région fédérale" composée de trois "cantons". Ils contrôlent désormais 18% du pays, un territoire où vivent quelque deux millions de personnes, dont 60% de Kurdes.

Selon Aron Lund, c'est la prise de Minbej à l'EI fin juin, et surtout la volonté affichée des Kurdes d'avancer vers l'ouest et la ville de Jarablos qui a précipité l'intervention turque, car les Etats-Unis avaient promis à Ankara d'empêcher les Forces démocratiques kurdes (FDS, une coalition largement dominée par les Kurdes) de traverser l'Euphrate vers la province d'Alep.

La "Turquie a tous les droits d'intervenir" si les forces kurdes ne se retirent pas rapidement à l'est de l'Euphrate, plus loin de la frontière turque, a déclaré jeudi le ministre turc de la Défense Fikri Isik.

Neutralité bienveillante d'Assad

"Il est clair que la prise de Minbej par les FDS a profondément irrité Ankara et, depuis, la Turquie agit pour contrer cette avancée", estime aussi Mutlu Civiroglu, expert des affaires kurdes basé à Washington.

"Les FDS se préparent à aller prendre al-Bab, une localité qui est cruciale pour relier les cantons de Kobané et d'Afrine. Ankara pense qu'empêcher les FDS d'atteindre Afrine est très important pour ses intérêts. C'est dans ce contexte qu'il faut voir son intrusion à Jarablos", selon lui.

Kobané, au centre, et Afrine, à l'ouest, sont distants de 200 km. En prenant le 23 juin Minbej, les miliciens kurdes ont fait un pas important dans la concrétisation d'une large région autonome dans le nord de la Syrie qui passe désormais par la prise d'al Bab, sauf si les Turcs les en empêchent.

"Selon moi, les Kurdes vont persévérer dans leur rêve et ils ne vont pas se laisser faire", assure M. Civiroglu.

Un porte-parole des Unités de protection du peuple kurde (YPG), Redur Xelil, affirme ainsi à l'AFP que "les YPG sont des Syriens et que, de ce fait, les Turcs ne peuvent pas imposer des restrictions aux mouvements des Syriens sur leur terre".

Dans cette opération, les Turcs savent qu'ils peuvent compter sur une neutralité bienveillante du régime de Bachar al-Assad, malgré leurs autres désaccords sur la guerre.

"Le gouvernement turc s'est lancé dans l'opération de Jarablos en sachant qu'Assad se contenterait d'une condamnation symbolique, car les deux pays considèrent les Kurdes comme une menace", relève M. Civiroglu. "C'est pourquoi ils pensent qu'une actions urgente est nécessaire pour bloquer les gains des Kurdes et les empêcher de créer leur fédération".

Cependant, estime Fabrice Balanche, géographe français expert de la Syrie, "bloquer l'avancée des Kurdes ne va pas être facile. Pour l'instant la prise de Jarablos n'empêche pas la jonction des deux cantons kurdes, sauf si la Turquie envoie ses chars plus au sud, vers al-Bab".

Mais cet expert "doute que la Russie laisse faire". "Il y a probablement eu un accord Russie-Turquie pour une intervention de 15 km au maximum à l'intérieur de la Syrie, mais pas plus", selon lui. Or al-Bab est située à une trentaine de kilomètres de la frontière.

"Les Kurdes pourront toujours connecter Afrine et Minbej par un petit corridor, lequel pourra être coupé quand bon semblera par Assad-Poutine si les Kurdes ne sont pas sages", avertit M. Balanche.


AFP

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