Arabie saoudite-Iran: "Une poussée de fièvre entre deux vieux malades"

Cette crise est-elle le révélateur de relations déjà très détériorées entre l’Arabie saoudite et l’Iran et cela pourrait-il encore s’aggraver ?

Samuele Furfari: "Il s’agit vraiment d’un bras de fer entre deux pays qui cherchent chacun l’hégémonie au Moyen-Orient. Evidemment cela s’appuie sur une question religieuse, - et la fracture entre les sunnites et les chiites remonte à plus de dix siècles-, mais ce sont aussi deux pays très riches en pétrole et en gaz qui se disputent le leadership au moyen-Orient."

L’Iran produit pus de dix millions de barils de pétrole par jour, l’Iran 6 millions. Mais à cause de l’embargo, elle n’en vend qu’un peu plus d’un million par jour. Par contre, avec la levée des sanctions consécutive à l’accord international sur le programme nucléaire, ce pétrole va se retrouver sur les marchés. La concurrence va s’aggraver ?

"On assiste actuellement à un renversement des logiques. Pendant 40 ans, on avait tous cru que le pétrole était limité, qu’on allait vers un pic, idem pour le gaz. On s’aperçoit que c’est exactement l’inverse. Il n’y a jamais eu autant de gaz et de pétrole aujourd’hui alors que le chaos règne au Moyen-Orient. Et donc les antagonistes que sont l’Iran et l’Arabie saoudite doivent se positionner dans ce nouveau jeu lié au pétrole. Que veulent-ils: que le pétrole soit plus cher au baril ou bien qu’il en tirent au moins autant d’argent qu’avant ?et comme ils ne peuvent plus jouer sur le prix du pétrole, notamment du fait du pétrole de schiste américain, ils sont obligés de se contenter de vendre plus à moindre coût. Finalement, leur objectif, ce n’est pas le prix du baril, mais d’avoir assez de revenus pour faire fonctionner leurs états. Ces deux pays ne vivent que grâce au pétrole et un peu au gaz. Le deuxième produit d’exportation de l’Iran, ce sont des pistaches. C’est pas avec ça que le pays va fonctionner, donc l’Iran doit absolument trouver des clients et de nouveaux marchés, et se bat par rapport à l’Arabie saoudite sur ces nouveaux marchés. Et pour l’avenir, avec ses réserves de gaz, l’Iran voudrait aussi se profiler comme grand producteur incontournable, un peu comme l’Arabie saoudite le fait avec le pétrole".

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L'ayatollah Ali Khamenei © ATTA KENARE - AFP
Le roi Salman Al Soud d'Arabie saoudite en compagnie de Barack Obama. © SAUL LOEB - AFP
Hassan Rohani, président de l'Iran. © ATTA KENARE - AFP

 

Mais tous les deux jouent la politique des prix bas, c’est-à-dire d’une offre importante ?

"L’Iran avait essayé de convaincre les autres membres de l’OPEC de limiter la production pour faire monter les prix, mais l’Arabie saoudite s’est opposée. Et donc aujourd’hui l’OPEP n’a plus la force qu’elle avait et ne peut plus faire monter le prix, puisqu’il y a un désaccord total entre eux".

Avec le retour du pétrole iranien sur les marchés, est-ce que cette lutte avec l’Arabie saoudite va s’intensifier ?

"Le retour du pétrole iranien, ce n’est pas pour tous de suite, ça va prendre quelque temps. La semaine dernière, le gouvernement iranien a publié 5 conditions pour les compagnies internationales si elles veulent pénétrer dans le marché iranien. Ce sont des conditions léonines en quelque sorte, mais elles finiront par être acceptées. Mais cela signifie qu’on n’en est qu’aux questions de principe. Donc ça va prendre du temps, en en attendant, l’Arabie saoudite va tirer les marrons du feu."

Aspects religieux, lutte pour le leadership régional, concurrence pétrolière, n’y a-t-il pas un autre aspect : le nouveau pouvoir saoudien, avec le roi Salman et son fils et ministre de la Défense n’est –il pas plus agressif ?

"La famille Saoud tient absolument à sa relation avec les Etats-Unis. Il y a des tensions à l’intérieur, comme dans chaque gouvernement, mais la famille royale veut absolument maintenir ce lien privilégié qu’ils ont avec les Etats-Unis depuis 1945. Espérer que la famille saoudienne va abandonner ce lien avec les Etats-Unis me semble illusoire. Au contraire, ce qui se passe actuellement démontre qu’on a absolument confiance dans les Etats-Unis, parce qu’autrement l’Arabie saoudite aurait très bien pu accepter la position de l’Iran et faire remonter les prix. Non, je crois qu’il y a une volonté ferme des Saoudiens à rester ancrés aux Etats-Unis. Et c’est ce qui déplait d’ailleurs aux Saoudiens, c’est de voir que finalement, les Etats-Unis commencent à avoir un deuxième " ami " dans la région. Ca déplait, bien entendu, parce que les Saoudiens se disent 'nous on est des fidèles depuis 1945, pourquoi allez –vous accepter d’aider les Iraniens ?'. Les Saoudiens ne veulent pas que se forme un couple à trois."

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