Exhumation du corps de Franco: quel avenir pour le monument érigé à sa gloire?

Valle de los Caidos: l'exhumation de Franco et la mémoire historique
Valle de los Caidos: l'exhumation de Franco et la mémoire historique - © OSCAR DEL POZO - AFP

Le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez a fixé à ce jeudi 10h30, l’exhumation des restes de Franco.

Les restes du dictateur seront transférés du Valle de los Caidos au cimetière de El Pardo-Mingorrubio à Madrid, par hélicoptère et la presse devrait être tenue à l’écart. Cette exhumation est surtout une opportunité pour donner une nouvelle affectation à ce Valle de los Caidos, un mausolée monumental à la gloire de Franco, et de sa victoire lors de la guerre civile (1936-1939), tel que lui-même l’avait décidé en 1940. Un monument à la gloire du national catholicisme de l’Espagne franquiste.

Inauguré en 1959, cet édifice monumental, situé à une cinquantaine de km de Madrid, est surplombé d’une croix imposante de 150 mètres de haut. Il est composé d’une basilique creusée à même la roche, d’une abbaye bénédictine, et d’une vaste esplanade. Au fond de la basilique, on retrouve la tombe du dictateur (mort en 1975), et celle de José Antonio Primo de Rivera, (mort en 1936) fondateur de la Phalange.

Un lieu largement controversé

Ce lieu est depuis longtemps contesté, car pour beaucoup il reste le site d’apologie du franquisme, où les nostalgiques de la dictature font régulièrement des pèlerinages. Un symbole qui fait tache depuis le retour de la démocratie en Espagne.

Le débat sur la mémoire historique en Espagne, qui a débouché sur la Loi sur le même thème adoptée en 2007, a donné lieu à plusieurs initiatives, comme l’exhumation des dizaines de milliers de victimes du franquisme qui aujourd’hui encore reposent dans des fosses communes à travers tout le territoire.

En 2011, une commission d’experts, réunis par le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero, avait dressé une série de recommandations pour le Valle de los Caidos, et notamment celle d’y installer une exposition permanente sur l’histoire du site, de sur l’histoire de sa construction par des prisonniers politiques, et des victimes qui y sont enterrées. L’exhumation de Franco, va donc permettre ce tournant historique.

Revenus aux affaires en 2018, les socialistes, sous la houlette du président du gouvernement Pedro Sanchez, ont fait de l’exhumation du dictateur une priorité. Ils veulent donner au mausolée un nouveau sens, y créer un centre de la mémoire : "Aucune démocratie ne peut se permettre des monuments qui encensent une dictature", déclarait Pedro Sanchez en juillet dernier devant le parlement. Reste à définir ce concept de "centre de mémoire", ici tout dépendra du résultat des élections législatives du 10 novembre prochain.

20.000 prisonniers politiques républicains

Décidée par Franco en 1940, la construction de ce lieu était destinée à "perpétuer la mémoire de ceux qui étaient tombés lors de notre glorieuse Croisade de libération", selon les termes du Caudillo.

Sa construction durera 18 ans. 20.000 prisonniers politiques républicains y travailleront durant ces heures sombres de la dictature. Ils étaient soumis au Programme de Remises de Peines par le Travail, certains condamnés à y travailler. Un système organisé de travailleurs forcés, exploités économiquement, "loués" à des entreprises de construction, un système couplé au concept de "rédemption des vaincus de la guerre civile", selon les termes employés par des historiens comme Paul Preston.

Un système qui appliqué à d’autres nombreux travaux d’envergures à travers l’Espagne, a rendu possible aussi l’essor économique du pays durant les années 70. Ce que l’Etat recevait en échange de ces "travailleurs loués" a aussi permis au régime franquiste de pouvoir financer la détention d’un nombre impressionnant de prisonniers politiques.

Le site sera inauguré le 1er avril 1959, date du vingtième anniversaire de la fin de la guerre civile.

34.000 personnes enterrées dont des républicains

Outre les tombeaux de Franco et de José Antonio Primo de Rivera (dont les restes y furent transférés en 1959), la basilique renferme aussi les restes de quelque 34.000 anciens combattants de la guerre civile. La plus grande part de ces restes a été transférée entre 1959 et 1968. Ce qui en fait le plus grand cimetière d’Espagne, la plus grande fosse commune.

Sur les 33.847 personnes qui y sont enterrées, 21.423 sont identifiées, 12.410 n’ont pas de nom.

Il s’agit de combattants franquistes comme de républicains. A l’époque l’Espagne est sortie de son isolement sur la scène internationale, elle est entrée à l’ONU. Le régime franquiste décide donc, dans un geste "d’ouverture", de transférer au Valle de los Caidos des milliers de victimes des deux camps : "Pour donner une sépulture à ceux qui ont été sacrifiés pour Dieu et l’Espagne, et ceux qui sont tombés lors de notre Croisade, sans distinction du camp dans lequel ils ont combattu, comme l’impose l’esprit chrétien de pardon qui a inspiré la création des lieux, sachant que les uns et les autres sont espagnols et de religion catholique", explique le Ministère de l’intérieur dans un document de 1958 cité dans le rapport de la Commission d’experts en 2011.

Pour ce faire, des milliers de corps ont donc été extraits des fosses communes et transférés à la basilique du Valle de los Caidos, beaucoup sans accord et donc à l’insu de leur famille.

Certaines familles ont réclamé l’exhumation de leurs proches à la Justice. Mais l’identification et ces exhumations restent techniquement problématiques, tant les ossements sont désormais mélangés.

Journal télévisé 25/08/2018

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK