Un "tsunami" attendu pour l'emploi des jeunes : numérique, bâtiment, soins restent des secteurs porteurs, dit le patron d’Actiris

Un tsunami : voilà l’image avancée par Grégor Chapelle, le directeur d’Actiris (l’office de l’emploi de la Région bruxelloise) et ancien élu socialiste bruxellois, pour décrire ce qui vient. Le chômage des jeunes est clairement reparti à la hausse dans les trois régions du pays, dans le sillon de la pandémie, alors qu’il y baissait depuis plusieurs années et cette montée va s’accentuer.

Mais Grégor Chapelle se veut aussi positif que la situation est préoccupante : il pointe des secteurs porteurs et les outils qui, à ses yeux, pourraient aider à tenir la vague.

Plus qu’un orage

"Je pense qu’on est dans la période du calme avant un tsunami… On parle malheureusement d’un effet sur l’emploi de 4 à 8 fois plus important que celui qui avait suivi la crise de 2008", dit Grégor Chapelle, d’entrée de jeu.

Avec des chiffres qui commencent à monter à Bruxelles, en Wallonie, en Flandre, et un peu partout dans l’Union européenne : "Aujourd’hui, nous mesurons à Bruxelles une hausse de 13% du chômage des jeunes, après études. Globalement, on s’attend à avoir 25.000 demandeurs d’emplois supplémentaires dans la Région, cela fait une hausse de 25%, probablement 30% de chômage. C’est dramatique sur le plan économique, social, sur le plan de la pauvreté."

Et les jeunes pourraient en payer le prix fort : "Il y a moins d’emplois et moins de stages disponibles aujourd’hui. Et quand ça ira mieux, les jeunes seront mis en concurrence avec davantage de demandeurs d’emploi qui ont une expérience à faire valoir, et qui seront proches de l’emploi parce qu’ils auront récemment perdu leur travail. Donc les jeunes auront moins de solutions et plus de concurrents."

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Grégor Chapelle, directeur général d'Actiris, devant le Parlement bruxellois en novembre dernier. © BELGA - PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Grégor Chapelle salue "la solidarité vis-à-vis des personnes âgées et fragiles qu’ont été les mesures sanitaires et le confinement. Et également les mécanismes de solidarité exceptionnels vis-à-vis de la population active, soit le chômage temporaire et les droits passerelles, 7 milliards d’euros investis". Il appelle à présent à faire bénéficier les jeunes de mesures solidaires.

Et il pointe des ouvertures.

Le numérique, un filon…

"Il y avait déjà beaucoup d’offres d’emploi dans le secteur de l’IT (technologies de l’information) avant le Covid, et à présent cette offre est de plus en plus importante. C’est une vraie perspective d’avenir, une filière qui vaut vraiment d’y investir du temps", vante le patron d’Actiris.

Les opportunités de formations dans les métiers du numérique devraient en outre être élargies par l’arrivée d’argent européen : dans leur brouillon de "plan de relance", les trois régions du pays ont en effet épinglé le numérique comme remède à la crise et moteur de reprise, à soutenir avec les 5,9 milliards de prêts et de subventions, attendus de l’Union.

Et l’Union européenne a de bonnes raisons d’accepter de financer ces projets-là : le développement du numérique a été avancé comme l’un des grands axes de cette législature européenne.

Il y aura donc très probablement des moyens supplémentaires pour de nouvelles formations, de nouvelles opportunités d’emplois. Et le champ est vaste : de la cybersécurité à la création de sites web, du commerce en ligne à la réparation de matériel informatique, des objets connectés à l’intelligence artificielle.

C’est un secteur qui offre de nombreux emplois, qui séduit de nombreux demandeurs d’emploi, mais… ils ne sont pas (encore ?) représentatifs de la population.

… à mettre à portée de tous

En Région bruxelloise, à Bruxelles Formation, BeCode, MolenGeek, DigitalCity, les structures publiques ou publiques/privées de formation au numérique, à peine 24% des apprenants sont des femmes.

Si c’est un filon, comment faire pour que les femmes puissent s’en saisir également ?

C’est aussi un réel enjeu pour les demandeurs d’emploi d’origine étrangère, relève Grégor Chapelle. Qui continue, avec optimisme :

"C’est un secteur où il y a une vraie opportunité de diversité. 75% des Bruxellois, et 80% des chercheurs d’emploi inscrits à Actiris sont d’origine étrangère. Ils peuvent faire l’objet de discriminations. Mais on constate que dans le secteur IT, plus que dans d’autres secteurs, on regarde votre motivation et vos compétences. Et on va surtout regarder ce que vous savez faire derrière une machine plus que vos diplômes. On passera plus facilement au-dessus de ces préjugés qui provoquent des discriminations."

La construction "verte", un boulevard peu fréquenté

La Commission européenne l’a déjà dit : elle veut appuyer largement la rénovation "verte" du bâti. Et les trois régions en Belgique renforcent leurs programmes de rénovations, leurs exigences sur les normes environnementales des bâtiments.

Du travail dans la construction, la rénovation, l’isolation, il y en a de plus en plus. Mais avec des effectifs plus clairsemés qu’avant. Les métiers de la construction séduisent peu, les entreprises peinent à engager des jeunes, même dans ces filières dites "vertes" qui sont à l’avant-plan.

C’est en partie une question de valorisation de l’image de ces métiers et de valorisation des formations qui y mènent, estime Grégor Chapelle : "Il faut investir massivement dans les formations et également dans les formations par le travail, que ce soient des stages ou bien des emplois subsidiés, ce qui permet de donner un revenu tout en formant ceux qui veulent se reconvertir".

Les métiers de la transition demandent un temps long de formation

Il argumente : "Les métiers de la transition demandent un temps long de formation. Si une formation prend 6 à 12 mois, on ne peut pas rester sans revenu tout ce temps-là. L’initiative bruxelloise du 'revenu de formation' pour compléter l’allocation de chômage, le temps de la formation, est une initiative qui va dans le bon sens, et le soutien de l’Europe dans ce sens sera déterminant".

L’Europe qui devrait, estime-t-il, approfondir l’une de ses initiatives qu’il qualifie de "réussite". "L’outil européen de la 'garantie jeune' est une success-story. Il a permis à Bruxelles de baisser le chômage des jeunes pendant 7 ans, en finançant aux 2/3 des solutions : des emplois, des formations, des stages rémunérés. Il faut que l’Europe investisse encore dans ce sens-là pour les jeunes".

Et le soin aux personnes ?

Pour surmonter la vague, le directeur d’Actiris avance une troisième filière bouée : les soins à la personne.

"Toutes les estimations le disent : il y a des besoins gigantesques qui se profilent. Besoins de garde de petits enfants, de services ou de soins aux personnes âgées. Là aussi, il faut investir dans la formation, et améliorer les conditions de travail."

L’Union européenne verra-t-elle les soins aux personnes et la santé comme un axe de reprise, comme une filière à financer avec ses plans de relance ?

"Ce serait penser global, une bonne analyse coût-bénéfice", juge Grégor Chapelle, même si les politiques de santé ne sont a priori pas des compétences couvertes par les politiques ou les fonds européens. Il poursuit : "Toutes les études, belges, européennes, mondiales, par exemple, disent qu’un euro investi dans la petite enfance en rapporte finalement 6, soit en baisse des dépenses, soit en augmentation de recettes. Donc, si je m’exprime comme manager public, j’attends de tous les pouvoirs publics financés par l’Europe qu’ils fassent les investissements nécessaires dans ce secteur, pour améliorer à la fois la qualité de la vie et les finances publiques."

Les Etats européens doivent remettre la proposition définitive de leurs plans de relance pour fin avril. La Commission européenne se prononcera sur les propositions reçues pour fin juin. On saura alors à quel point l’Union européenne pourra renforcer en Belgique les secteurs les plus porteurs pour les jeunes demandeurs d’emploi.

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