Suisse: la fin des médias de service public?

C’est une journée comme les autres dans la newsroom de la RTS, la télévision suisse francophone. Concentrées devant leur écran, les équipes préparent le journal du soir. Pourtant, deux semaines avant un vote important, on retient son souffle. "C’est la première fois qu’on a une vraie menace, sur notre survie, puisque, s’il n'y a plus de redevance, on éteint la lumière, puis on s’en va", explique Jean-Philippe Schaller, chef de la cellule internationale. Un collègue ajoute : "On est surtout très impatients que ça se termine. La campagne a été longue, dure… Je me réjouis d’être le 4 mars au soir."

C’est une campagne autour d’un terme un peu barbare. "No Billag", du nom de la société qui, en Suisse, perçoit la redevance radio-télé qui finance le service public. Le 4 mars prochain, les Suisses voteront pour la garder ou la supprimer. Aujourd’hui, cette redevance s’élève à 451 francs suisses (un peu moins de 400€), mais seuls les ménages qui possèdent un appareil, paient la redevance. Dès janvier 2019, la redevance passera à 365 francs suisses (un peu plus de 300€), mais tous les ménages, y compris ceux qui ne possèdent pas de radio ou de télé, paieront la redevance.

Génération Netflix

Trop cher, pour Louise Morand et Mohamed Atiek, membres du Comité No Billag de Genève. Ils font partie de ce qu’on appelle la génération Netflix, cette génération qui préfère payer pour ce qu'elle consomme : "J’ai une télé mais j'avoue que je ne la regarde pas beaucoup. Je l'utilise surtout pour le 'pay per view'", confie Mohamed. "Ce que l’on veut c’est un système libre", enchaîne Louise. "On n’a plus envie de cette redevance symbole d'un système dépassé et injuste. Ce qu'on veut c’est vraiment dire : 'Je choisis les médias que je finance.'"

Pour ces jeunes, tout média doit se financer de manière indépendante de l’Etat. Mohamed : "Pourquoi est-ce que ça fonctionnerait pour la presse écrite et que ça ne fonctionnerait pas pour les médias audiovisuels. Le nœud du problème, c’est qu’il y a un média spécifique qui est subventionné, alors que d’autres ne le sont pas. Ce qui produit une concurrence déloyale."

Et loin d’eux, disent-ils, l’idée de vouloir la fin du service public. "Il serait fou qu’un média qui a un tel public, ne puisse continuer dans un marché libre..."

Par-delà les montagnes

Mais tous ne sont pas aussi optimistes. Car dans un pays où l’on parle 4 langues, la redevance finance 24 radios et télés nationales et 34 chaînes régionales et locales. A deux cents kilomètres de Genève, accrochée à la montagne, la station de Crans-Montana, dans le canton du Valais. C'est là qu'habite Joseph Bonvin, hôtelier. Comme beaucoup ici, il défend bec et ongles sa télévision régionale : "Canal 9", une chaîne sur mesure pour les 340.000 habitants du canton.

Zapette en main, il nous montre, par exemple, une émission diffusée en patois du Valais et sous-titrée en français. Ce type de programmes représente, selon lui, une vraie valeur ajoutée. "Toute cette offre supplémentaire au niveau culturel, sportif, régional : on sait très bien que dans un média qui n’est pas public, tout ça disparaît facilement avec la mondialisation de l’information. La richesse, c'est la possibilité d’avoir des débats dans un petit microcosme de quelques dizaines de milliers d’habitants : si ça disparaît, on en sera réduit à écouter les âneries de Trump ! Et ce qu'il faut comprendre, c'est que ce ne sont pas quelques dizaines de milliers d’habitants qui vont cotiser, qui vont arriver à avoir la même chose. C'est impossible."

Et dans ce débat, il y aussi un réel enjeu touristique et économique pour la région. Début mars, par exemple, Crans-Montana accueille des compétitions de ski alpin. Elles seront retransmises à la télévision. "Ce sont 30 personnes qui vont débarquer, 15 caméras, un camion de production. Et ça, ce sont des choses faites gratuitement par la télé publique pour retransmettre ces compétitions dans la région. C'est quelque chose qui serait impayable. Si cela devait disparaître, cela pourrait mettre en péril le tourisme et l’économie de notre région."

Vers une privatisation ?

La RTS, fait partie de la SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision), qui diffuse les programmes nationaux dans les 4 langues officielles. Les trois quarts de son budget proviennent de la redevance. Alors quel avenir si on la supprime? La réponse de Pascal Crittin, directeur de la RTS, est sans appel : "Toute l'offre disparaîtra. Sans les ressources actuelles, on ne peut pas produire. Parce que, sans production, on n'a pas de publicité, et donc tout s’effondre. Parce que c'est extrêmement compliqué de rebondir avec trois quarts de vos moyens qui disparaissent en 9 mois. Pour produire une minute d’émission télé, il faut produire 5 minutes de publicité. C'est une activité absolument non rentable vu la petitesse des marchés."

Selon lui, une RTS ou une SSR privatisée est inconcevable. Non seulement, parce que le marché publicitaire est trop petit, mais en aussi parce que le contexte général est à la diminution de la publicité (en presse écrite notamment) : "Je pense qu’avec un acteur privé qui viendrait produire notre offre actuelle, il y aurait peut-être une heure de télé par jour...!"

Les pro-redevance gagnants

Ce mercredi 14 février,  la RTS organisait un grand débat sur la question dans son émission "Infrarouge". L'occasion pour les différentes parties d'exposer leurs arguments et de convaincre ceux qui hésiteraient encore. Pourtant, à deux semaines de la votation, ces indécis ne seraient pas plus d'1%.

Et selon un récent sondage, les défenseurs de la redevance l'emporteraient avec 60% des voix. Pas de quoi démoraliser ses adversaires. Quel que soit le résultat de la votation, ils se disent déjà satisfaits, à  l'instar de Pierre Veya, présent sur le plateau d'Infrarouge, et rédacteur en chef adjoint du journal Le Matin Dimanche : "Je pense que cette initiative populaire a créé un débat et que cela va accélérer les réformes dans le paysage médiatique."  Un sentiment partagé par Nicolas Jutzet, président de la campagne No Billag pour la Romandie, qui se félicite du chemin parcouru : "C’est vitalisant que ce soit un groupe de jeunes qui a soulevé cette thématique. Quel que soit le résultat : il faut nous reconnaître ce résultat-là."

Si les sondages se confirment, la Suisse ne sera pas le premier pays européen à abolir la redevance radio-télé. Mais cette initiative populaire aura en effet permis la tenue d'un large et long débat dans tout le pays, et sans doute, une meilleure compréhension de ce que sont les médias de service public.

 

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