Roms en Europe : le Covid a amplifié la pauvreté et l'exclusion

Le continent européen compte entre 10 et 12 millions de Roms et de gens du voyage. Parmi eux, 6 millions sont citoyens de l’Union européenne. Des citoyens bien moins lotis que la moyenne des Européens. Or la pandémie accentue ce décalage.

14 ans d’espérance de vie en moins, avant la pandémie

L'"Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne" (FRA) a récemment publié une enquête, basée sur un vaste sondage réalisé juste avant la pandémie. La situation des Roms et des gens du voyage était examinée à la loupe dans six Etats de l’Union : la France, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Irlande, la Suède et la Belgique.

La Belgique où résident plus de 30.000 Roms : ils sont arrivés de l’est dans les années '90 suite à la guerre en Ex-Yougoslavie ou plus tard de Roumanie, Bulgarie, Slovaquie et enfin de Syrie. Ils vivent en grande majorité dans des logements en ville, parfois à la en rue. S’ajoutent à eux au moins 2300 "gens du voyage" qui vivent en caravanes, et se déplacent au gré des disponibilités de terrains : un nombre certainement sous-estimé.

L’enquête révèle que dans ces Etats européens, un jeune sur deux, entre 16 et 24 ans, n’est ni scolarisé, ni en formation, ni à l’emploi.

Pour la Belgique spécifiquement, ces jeunes sont 30% chez les Roms, et 41% chez les gens du voyage : c’est trois à quatre fois plus que la moyenne des jeunes Belges. Et chez les plus jeunes, si 95% des enfants roms de 6 à 15 ans sont scolarisés, c’est le cas de seulement 39% des enfants du voyage.

Les chiffres de la pauvreté interpellent aussi. En Belgique, près d’une personne Rom sur trois et une personne du voyage sur quatre n’a pas les moyens d’acheter des produits de base, en privation matérielle grave. C’est cinq à six fois plus que la moyenne Belge.

Enfin un chiffre résume à lui seul le décalage : les Roms en Belgique ont en moyenne 14 ans d’espérance de vie en moins que la population belge.

Tout ceci ayant été évalué avant la pandémie.

Virus et marche arrière

La pandémie creuse ces écarts, alerte l’ERGO, l'"European Roma Grassroots Organisations", plateforme de 30 associations européennes pour les droits des Roms, basée à Bruxelles.

"Nous avons réalisé une étude cet été dans différents Etats de l’Union, et dans les Balkans, ainsi qu’en Turquie", explique Isabela Mihalache pour l’Ergo. "Et il en ressort que les Roms seront fortement et disproportionnellement impactés par la pandémie".

Elle constate un recul de la scolarisation des enfants. "On voit que 30 à 40% des enfants Roms n’ont pas eu accès à internet, à une tablette ou un ordinateur pendant les confinements, pour suivre l’école en ligne."

Elle relève une précarité grandissante, liée à l’interruption du travail au noir pendant les périodes de confinement.

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Une distribution de nourriture par l’Armée du Salut à Paris le 9 avril 2020, au 24e jour de confinement. La suspension de nombreux emplois informels à cause du lockdown a accentué la pauvreté. © JOEL SAGET / AFP

A cela se sont ajoutées des difficultés liées aux conditions de logement. "Les Roms vivent dans des conditions de logement inadéquates, dans très peu d’espace très peuplé, avec peu de moyens pour la nourriture et donc a fortiori peu d’argent pour du désinfectant ou des masques. Les risques pour eux sont donc plus grands d’attraper le virus, tout ayant des difficultés d’accès aux soins de santé dans de nombreux Etats".

Plus de discours de haine

Ce recul matériel, scolaire et sanitaire a été accompagné d’une recrudescence des discriminations et des discours de haine, note Isabela Mihalache.

"Nous avons constaté une rhétorique négative bien plus présente contre les Roms dans les médias et les discours politiques de différents Etats. Des discours selon lesquels les Roms sont responsables de la propagation du virus. Et dans certains pays, des communautés Roms ont été enfermées, des lockdowns juste pour elles, de façon discriminatoire et légalement injustifiable."

Et les témoignages relevés par cette plateforme européenne pour les droits des Roms font état de davantage d’abus policiers.

"Dans certains pays, nous relevons aussi une augmentation de la violence policière pendant le confinement, des actes de violence disproportionnée et de toute évidence abusive. Nous avons fait rapport de tout ceci à la Commission européenne et aux autorités nationales concernées. Nous leur demandons d’examiner de près l’impact du Covid-19 sur les groupes discriminés et boucs émissaires".

Quels leviers nationaux et européens ?

Les politiques déployées à l’égard des populations roms sont des politiques sociales, compétences nationales. C’est donc d’abord du ressort des Etats d’intensifier les actions envers ces populations.

En Belgique, les "médiateurs interculturels", parfois d’origine rom, ont fait leurs preuves : ils permettent de suivre les familles, de gagner leur confiance et les diriger vers les CPAS ou services sociaux adéquats, d’appuyer la scolarisation des enfants, d’aplanir les difficultés linguistiques, les problèmes croissants des gens du voyage pour trouver des terrains pour les accueillir de façon prolongée.

De plus en plus de jeunes Roms ont pu s’appuyer sur ces médiateurs pour achever des études, et ouvrir la voie à d’autres.

Mais le subventionnement de ces services est aussi éclaté que ponctuel : ces professionnels travaillent tantôt dans les équipes de prévention communales, tantôt pour des structures à financement des communautés flamande, française, et à Bruxelles, Cocof, Cocom, VGC, avec parfois des fonds régionaux. Des subsides souvent non structurels, alors que les besoins le sont bien, et parfois non reconduits.

Une insécurité alors même que la Commission européenne demande aux Etats membres d’intensifier leurs efforts pour les populations Roms.

Des recommandations pour 10 ans

La Commission a publié en octobre un nouveau plan décennal, baptisé "new Roma Strategic Framework".

Il donne des objectifs aux Etats européens pour 2030 et leur adresse des recommandations assez précises. Les pays devront faire état tous les 2 ans de l’évolution de la situation et de la progression vers ces objectifs, sur leur territoire.

Ce plan pour 2030 est plus détaillé que le plan décennal précédent, plus ambitieux aussi. Et il souligne les discriminations "structurelles": ces "habitudes" ou ces '"oublis" qui freinent l’accès aux soins, à l’éducation, à l’emploi, au logement. Exemple : un Etat qui ne propose pas de terrains adaptés aux gens du voyage les contraint à bouger sans cesse, ce qui empêche la scolarisation des enfants.

Mais cette fois encore, ce plan de la Commission pour les Roms n’est pas contraignant. Pour certains de ses objectifs, la Commission a un levier, des sanctions possibles : des fonds européens, les fonds de cohésion par exemple, sont conditionnés au respect des droits fondamentaux. En cas de manque de respect des droits fondamentaux, de mauvaise utilisation de ces fonds, une plainte peut être déposée contre un Etat membre, et ces financements peuvent être interrompus voire remboursés à l’Europe.

Mais la Commission n’a aucune possibilité d’imposer des politiques qui sont exclusivement de la compétence des Etats membres. Une large part de ce plan, ce sont donc des recommandations non contraignantes.

Ergo, plateforme européenne d’associations Roms, salue néanmoins "un pas dans la bonne direction" et qualifie ces derniers mois de "changement de ton, de momentum". Et elle soumet de très nombreuses suggestions aux Etats pour la mise en pratique. 

"Les Roms absents des plans de relance"

Cette plateforme associative n’attend pas moins d’un autre levier: les "plan de relance".

Les "Plans de relance", ce sont les plans que tous les Etats membres de l’Union fignolent en ce moment, pour la fin de ce mois d’avril, pour redresser leurs économies heurtées par le Covid. Les priorités et les projets listés dans ces plans, une fois avalisés par la Commission, seront financés par 750 millions d’euros de subventions et de prêts européens.

Une vaste manne pour la remise sur pied. Mais de qui ? Pas des Roms pour le moment, déplore Isabela Mihalache, pour Ergo.

"Jusqu’ici très peu d’Etats ont inclus les Roms parmi les groupes impactés qui vont bénéficier des plans de relance, parce qu’il n’y a pas eu de ligne directrice en ce sens de la part de l’Union européenne, pas de conditionnalité particulière."

Elle conclut, en espérant se tromper : "Nous nous attendons donc à ce que les Roms ne bénéficient pas de l’argent."

 


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