Lesbos, les oubliés de l’Europe (1/2) : en attendant la colline noire

Sur le bord de la route, une femme est assise, le regard dans le vide. Elle porte une robe rouge écarlate, sans manches. Des boucles d’oreilles. Des yeux noirs magnifiques, noyés de larmes. Son élégance naturelle est incongrue dans ce lieu de misère. A côté d’elle, un homme, son mari, lui tient la main. Ils s’appellent Linda et Malik. Ils sont réfugiés, avec leurs 5 enfants. Ils ont fui l’Algérie il y a 13 mois.

Quand le camp de Moria a brûlé le 9 septembre, c’est leur chien, Alex, qui les a guidés à travers les flammes pour se réfugier sur le parking du Lidl voisin. J’apprendrai leur histoire plus tard.

Stefania, ma traductrice, leur parle pendant que je fais l’interview d’Astrid Castelein. Nous sommes à l’entrée du nouveau camp de réfugiés de Lesbos.

Asrtrid Castelein est belge.

Elle est la responsable du HCR (Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU).

Dans le discours aseptisé des fonctionnaires onusiens, elle tente de nous convaincre que le camp, en cours de construction sous nos yeux, sera viable pour les 13.000 réfugiés qui vont y être relogés dans l’urgence.

Colline noire "Kara Tepe"

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Kara Tepe le nouveau camp de l’île de Lesbos © Ridha BEN MHOUDA
Kara Tepe le nouveau camp de l’île de Lesbos © Ridha BEN MHOUDA
Kara Tepe le nouveau camp de l’île de Lesbos © Ridha BEN MHOUDA

Le nouveau camp a été érigé à la hâte après l’incendie qui a dévasté le sinistre camp de Moria, le 9 septembre dernier. Un camp de réfugiés, le plus vaste d’Europe, une sorte de " jungle-bidonville ", qui s’étendait sur des collines d’oliviers désormais réduits en cendres. " Nous étions dans l’urgence, il fallait abriter les réfugiés qui avaient tout perdu dans l’incendie, et qui erraient le long des routes " plaide Astrid Castelein. Le site qui a été réquisitionné pour abriter le nouveau camp, est un ancien champ de tirs militaire, loué au prix fort pour 3 millions d’euros jusqu’en 2025. On le surnomme " Kara tepe ", la colline noire. Rien n’y pousse. Le terrain, situé à front de mer et battu par les vents du nord, sera invivable en hiver.

Le gouverneur de Lesbos, Constantin MOUTZOURIS ingénieur civil de son état, le reconnait. Preuve selon lui que ce camp est provisoire.

Caroline WILLEMEN est fondamentalement en désaccord avec les autorités. La jeune femme, responsable chez Médecins sans frontières, avait déjà dénoncé sur nos antennes le désespoir des enfants réfugiés du camp de Moria. Des enfants qui se scarifient, qui se suicident.

Grèce : des enfants réfugiés tentent de se suicider pour échapper aux conditions de vie des camps

Pour elle, l’Europe a réagi à l’incendie de Moria comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle. Des tentes, des couvertures, de l’argent. Une aide d’urgence de 750.000 euros octroyée par la Commission. Pour Caroline WILLEMEN, ce nouveau camp de Karatepe, composé de tentes qui peuvent accueillir jusqu’à 200 personnes, sans aucune intimité, sera pire humainement que celui de Moria. A Kara Tepe, il n’y a pas d’eau courante, pas de douche, très peu d’électricité, et des toilettes chimiques maculées d’excréments. Les réfugiés reçoivent 6 bouteilles d’eau par jour pour se laver, et faire la cuisine.

L’ancienne jungle de Moria était infâme et dangereuse. Mais une certaine vie informelle s’était développée dans ce camp. Des cabanes de bric et de broc abritaient, dans un invraisemblable dédale boueux des barbiers, des coiffeurs, des fabricants de pain, de minuscules échoppes. Et surtout, deux écoles, construites par les réfugiés eux même en palettes de récupération.

Ainsi, la petite école " Wave of hope " accueillait chaque jour 2.700 enfants, pour des cours de langue, de musique ou de dessin.

« Maman, où est l’école ? »

Aujourd’hui, ces lieux de vie sont réduits en cendres. Dans le nouveau camp, aucune école n’est prévue. Ce qui fait pleurer Linda et Malik. " Nous sommes venus en Europe pour échapper à l’emprise de l’Islam, et pour que nos enfants soient libres. En Algérie, la religion gouverne tout. La vie des femmes, notre quotidien. Pendant le Ramadan, explique Linda, je cuisinais, et nous mangions, derrière nos fenêtres fermées. Mais nos voisins sentaient le fumet du repas, et nous dénonçaient. Si j’ai 5 enfants, poursuit-elle, c’est qu’en Algérie, l’avortement est interdit. " Pour sa fille et ses 4 garçons, elle rêve du meilleur.

Mais ses enfants lui demandent : "  est l’école Maman ? "

" Ici, dans le nouveau camp, rien n’est prévu pour les jeunes, mais au moins on a la sécurité ! Dans l’ancien camp, on n’osait pas aller aux toilettes la nuit.. On faisait pipi dans une tasse " ; " Ici, enchaîne Malik, il y a la plage ". " Cela me fait penser à Zorba le Grec ", ajoute Linda, rêveuse. Elle convoque Platon, Sophocle, Socrate, les lectures qui l’ont nourrie pendant ses études de philosophie à Alger. Elle ignore que dès l’automne, les vagues furieuses de la mer risquent d’emporter les tentes et d’inonder la terre argileuse de la colline noire de Kara Tepe.

Pour suivre l’évolution de la situation, rendez-vous sur le site du UNHCR

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Kara Tepe le nouveau camp de réfugiés après la première pluie © LINDA
Kara Tepe le nouveau camp de réfugiés après la première pluie © Linda
Kara Tepe le nouveau camp de réfugiés après la première pluie © Linda

Découvrez le Transversale consacré à ces oubliés de Lesbos sur La Première ce samedi 7/10.

[REPORTAGE] Lesbos : l'île des oubliés de l'Europe
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