Les empoisonnements, une histoire russe ?

Les empoisonnements, une histoire russe ?
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Les empoisonnements, une histoire russe ? - © YURI KADOBNOV - AFP

Alexeï Navalny a été hospitalisé en réanimation en Sibérie après avoir fait un malaise à bord d’un avion. Son entourage crie à l’empoisonnement depuis le début de son hospitalisation, mais les analyses faites par l’hôpital démontrent qu’aucun poison n’a été découvert dans l’organisme du principal opposant russe. Pourtant, selon l’agence de presse Reuters, un laboratoire de la police russe a découvert une substance chimique industrielle sur son corps, plus précisément sur les mains et dans les cheveux.

De plus, d’après un journal russe d’opposition, l’établissement médical serait truffé de membres du Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, autrement dit, les services secrets russes. Une pression politique sur le personnel médical ne serait pas à exclure. En tout cas, si l’empoisonnement dont parle l’entourage d’Alexeï Navalny était avéré, ce ne serait pas une première.

"Force est de constater que plusieurs figures importantes de la vie politique et/ou civique en ex-Union soviétique ont subi un empoisonnement au cours des vingt dernières années", analyse Aude Merlin, chargée de cours en science politique à l’ULB, où elle mène des recherches sur la Russie. Pas de quoi, pour autant, accuser les Russes d’utiliser régulièrement cette arme pour neutraliser, intimider ou éliminer leurs opposants. "Ce que l’on peut dire c’est que dans l’histoire soviétique et post-soviétique, le poison a été en effet utilisé à différentes périodes, dans différents contextes", nuance la chercheuse. Néanmoins, plusieurs sources font état de l’existence d’un ou plusieurs laboratoires du poison en Russie soviétique puis en Union soviétique, puis dans la Russie post-soviétique, ajoute-t-elle.

Ce n’est en tout cas pas la première fois que l’opposant russe aurait été victime d’un empoisonnement. Le 28 juillet 2019, alors qu’il est incarcéré pour avoir appelé à manifester devant la mairie de Moscou, Alexeï Navalny est admis à l’hôpital pour un mal mystérieux. Ses paupières sont gonflées et il présente de multiples abcès au cou, au dos, sur le torse et aux coudes. Son entourage affirme qu’il a vraisemblablement été victime d'"un agent toxique", mais les services de santé rétorquent n’avoir trouvé "aucune substance toxique" dans son organisme. Les autorités évoquent plutôt une grave réaction allergique.

Deux ans plus tôt, Alexei Navalny est aspergé d’un colorant antiseptique. Il est soigné en Espagne pour une brûlure à l’œil.

En septembre 2018, Piotr Verzilov, un militant des Pussy Riot, se retrouve dans un état grave. Selon son épouse de l’époque, également militante du groupe contestataire, il aurait été empoisonné alors qu’il assistait à son procès dans un tribunal moscovite. Rapidement, l’homme est transféré dans un hôpital de Berlin. Les expertises médicales suggèrent en effet "très vraisemblablement un cas d’empoisonnement".

L’affaire récente la plus connue est probablement celle de Sergueï Skripal. En mars 2018, l’ex-agent double russe et sa fille Ioulia sont retrouvés inconscients dans un centre commercial de Salisbury, au sud de l’Angleterre. Ils sont hospitalisés dans un état grave. Ils ne sortent que plusieurs mois plus tard. La substance utilisée est le Novitchok, un puissant agent innervant, une "substance fabriquée en Union soviétique puis en Russie post-soviétique", précise Aude Merlin. Pour Londres, pas de doute, il s’agit de représailles pour sa collaboration avec le renseignement britannique. Mais le Kremlin a toujours nié. Sergueï Skripal et sa fille ont survécu. Ce n’est pas le cas d’une femme, décédée après s’être aspergé de ce qu’elle pensait être un parfum, contenu dans un flacon ramassé par son compagnon.

"On peut penser à Anna Politkovskaïa, journaliste russe d’investigation, qui travaillait pour le bihebdomadaire Novaïa Gazeta", ajoute Aude Merlin. Elle a perdu connaissance et a été hospitalisée après avoir bu un thé dans un avion. La journaliste a été assassinée en 2006.

En 2004, l’Ukrainien Viktor Iouchtchenko est en pleine campagne pour la présidentielle. Il est opposé au favori de Moscou, Viktor Ianoukovitch. Le candidat de l’opposition ukrainienne tombe gravement malade. Il s’agirait d’un empoisonnement à la dioxine, d’après des médecins autrichiens. Son visage porte aujourd’hui encore les séquelles de l’incident.

D'autres n'ont pas survécu à leur empoisonnement

D’autres personnalités sont décédées, "comme le journaliste et député russe Iouri Tchekotchikhine en 2003, ajoute Aude Merlin. Il enquêtait sur les explosions de 1999, qui ont provoqué la mort de dizaines de citoyens russes dans leur sommeil, et qui ont précipité la relance de la guerre en Tchétchénie par Vladimir Poutine, nommé Premier ministre un mois plus tôt. Ces explosions n’ont jamais été élucidées, et toute tentative de mener une enquête indépendante pour identifier leurs commanditaires a été empêchée ", précise la spécialiste. Une affaire sur laquelle avait écrit Alexandre Litvinenko. Il n’a pas survécu à son empoisonnement au polonium-210, une substance radioactive très toxique. Cet ex-agent des services secrets russes et opposant au Kremlin en exil, est décédé en 2006, après 23 jours d’agonie. Très vite, les soupçons se portent sur deux Russes avec qui l’homme a bu un thé dans un hôtel de Londres. Dix ans après, une enquête britannique établit leur responsabilité et celle de Moscou, mais le gouvernement russe dément.

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