Le combat d'une médecin légiste italienne:"L'Europe a le devoir d'identifier les migrants noyés"

La médecin légiste italienne Cristina Cattaneo lors d'une séance photo à Paris le 3 septembre 2019
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La médecin légiste italienne Cristina Cattaneo lors d'une séance photo à Paris le 3 septembre 2019 - © Christophe ARCHAMBAULT

La médecin légiste italienne Cristina Cattaneo, célèbre pour son combat unique au monde d'identification des migrants noyés en Méditerranée, estime les proches "ont le droit", comme toute famille, de voir leurs morts identifiés. Elle juge que c'est le devoir des institutions et pays européens de s'impliquer et financer ce travail.

Son objectif est de rendre une identité à ces noyés, donner une réponse à des pères, des mères, des frères tourmentés depuis des années par un deuil impossible. Pour mener cette mission, elle est entourée d'une équipe. Le Laboratoire d'anthropologie et d'odontologie forensique (Labanof), créé en 1995 et qu'elle dirige au sein de l'université de Milan, mène un travail colossal pour autopsier et identifier les cadavres de notamment deux naufrages ayant fait des centaines de victimes. Le premier s'était déroulé en octobre 2013, au large de Lampedusa, et avait fait plus de 360 morts dont nombre d'Erythréens. Le deuxième concerne le naufrage du "Barcone" en avril 2015, qui avait fait au moins 800 victimes.

"Si la même dignité et les même droits étaient donnés à ces familles comme cela est fait pour les victimes européennes ou américaines de catastrophes aériennes, nous devrions être capables d'identifier rapidement ces personnes en Italie et de revenir vers leurs familles avec une information, mais aujourd'hui cela n'est pas fait", déplore Mme Cattaneo.

"Ces morts ne sont pas moins importants que d'autres"

La médecin légiste raconte qu'à la base de cette initiative, il y a le constat d'une injustice : "Nous voyions ces milliers de morts en Méditerranée. Dès 2013, nous réalisions, avec mes collègues, que nous étions face au plus grand désastre humanitaire de masse depuis la Seconde guerre mondiale, mais que la plupart de ces naufragés n'avaient pas de nom. D'un point de vue scientifique, déontologique et éthique, nous avons estimé que c'était la mission de notre laboratoire de s'impliquer, et de combattre le sentiment que certains morts sont plus importants que d'autre". La médecin ajoute que les certificats de décès sont aussi cruciaux pour faire valoir les droits des veuves et des orphelins.

La naufrage du "Barcone"

Cette semaine paraît la traduction en français, chez l'éditeur Albin Michel, de son livre, "Naufragés sans visage". Ce récit, grave et haletant comme une enquête policière, description minutieuse et empreinte d'humanité de son travail, parvient à vulgariser le sujet de la médecine légale.

Près de 90 pages sont consacrées au travail réalisé sur le "Barcone". Le 18 avril 2015, ce petit chalutier, prévu pour transporter une quarantaine de personnes selon Mme Cattaneo mais qui en comptait plus de 800, sombre après avoir percuté un cargo portugais venu à son secours. Il n'y a que 28 survivants, qui ont raconté avoir été atrocement entassés à bord, à "cinq personnes au mètre carré" selon Mme Cattaneo.

La description dans son livre de la cale du "Barcone" est éprouvante: un "tapis de dépouilles humaines sur soixante mètres carrés". "Sur les côtés, certains cadavres étaient restés accrochés aux planches brisées des parois, ils pendaient encore entiers".

Sachets de terre érythréenne

A plusieurs reprises, la médecin légiste a trouvé des "petits sachets de terre" que nombre d'Erythréens et de migrants subsahariens ont emporté de leurs pays et cousu dans leurs T-shirts: "Cela m'a énormément marqué parce que c'est ce que je faisais petite fille".

Le travail d'identification est quant à lui laborieux : "Nous avons très peu de moyens et peu de capacité pour contacter les familles réfugiées en Europe ou vivant en Afrique. Mais grâce à l'aide du Comité international de la Croix-Rouge, 40 personnes ont pu être identifiées avec un nom et un certificat de décès", se félicite la médecin. Mais le manque de fonds ralentit ce travail, qui n'est financé que par des universités, des fondations religieuses et celle d'une banque. "Il n'y a aucun financement institutionnel", regrette-t-elle.

C'est pourquoi elle lance un appel pour que l'Union européenne prenne le relais. "C'est une tragédie européenne, ce n'est pas une tragédie italienne; c'est la responsabilité des institutions de l'UE et des pays européens d'identifier ces morts; les corps sont sur le territoire européen, nombre des proches sont en train de devenir des citoyens européens".

 

Un reportage de "Transversales" avait été consacré au docteur Cattaneo en mars dernier

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