Face à une possible crise, les Suédois doivent pouvoir vivre une semaine sans eau, sans électricité et sans aide extérieure

Erik Zalitis nous présente une partie de son arsenal de survie: réchaud, bouteilles d'eau, détecteur de radioactivité, système radio autonome. Il estime pouvoir tenir un mois sans eau courante, sans électricité et sans aide des autorités.
5 images
Erik Zalitis nous présente une partie de son arsenal de survie: réchaud, bouteilles d'eau, détecteur de radioactivité, système radio autonome. Il estime pouvoir tenir un mois sans eau courante, sans électricité et sans aide des autorités. - © Tous droits réservés

Dans son petit appartement de Stockholm, Erik Zalitis est prêt à parer à presque toutes les catastrophes. En témoignent les tiroirs des armoires de sa cuisine, remplis pèle-mêle d'un réchaud, d'un chargeur solaire, d'un détecteur de radioactivité, d'une lanterne, d'allumes-feux, de bougies, de bouteilles d'eau, de boîtes de conserves en tout genre et même d'objets dont le commun des mortels ignorent sans doute l'existence.

Erik nous montre fièrement une grosse poche en plastique à installer dans sa baignoire, afin de pouvoir stocker rapidement 100 litres d'eau potable. « Remplir directement sa baignoire, c'est une façon intelligente de réagir s'il y a une coupure d'eau ou de courant. En cas de crise, cette eau peut être utilisée pour faire la vaisselle par exemple, explique-t-il. J'ai aussi des conteneurs d'eau pliables. Ainsi, si des camions de ravitaillement venaient à distribuer de l'eau, je ne devrais pas me trimbaler avec une casserole en rue. Ça a l'air tout bête mais les gens n'y pensent pas ! » 

Dans un coin de son salon, l'homme a aussi un système radio sophistiqué pour pouvoir émettre et recevoir des informations. « Et s'il n'y a plus de courant, je le branche sur cette batterie de voiture », détaille-t-il. 

Se préparer à la crise ou à la guerre

Disons-le d'entrée de jeu: tous les Suédois ne sont pas comme Erik. Ils sont néanmoins invités à s'inspirer de ce parfait survivaliste. Chaque ménage suédois a reçu dans sa boîte aux lettres une petite brochure intitulée « En cas de crise ou de guerre ». En 20 pages, elle détaille comment les Suédois doivent se préparer au mieux pour pouvoir affronter « de graves accidents, des catastrophes naturelles, des cyber-attaques voire des conflits armés ».

Plus la population sera préparée, plus la Suède tiendra le choc. C'est le message adressé aux habitants.

Comment doivent-ils se préparer? En étant par exemple conscients des conséquences d'une crise (plus de chauffage, plus d'eau courante, plus de retrait d'argent possible, plus de téléphone, moins de nourriture et de médicaments). En faisant dès lors des stocks de nourriture, d'eau, d'objets permettant de se chauffer et de moyens de communication. Ou encore en se remémorant que la Suède ne se rendra jamais  à l'ennemi en cas d'invasion (« Si la Suède est attaquée par un autre pays, nous ne nous rendrons jamais. Toute information incitant à cesser la résistance sera fausse. »)

La distribution à grande échelle de cette brochure n'est pas une première en Suède. La dernière édition remonte à 1987, à l'époque de la guerre froide. Auparavant, elle avait déjà été éditée à 4 reprises. À chaque fois, en temps de guerre.

L'ombre de la Russie

Alors pourquoi la Suède a-t-elle décidé de remettre au goût du jour ce document informatif ? Le déclic date de 2014. Dans un article publié sur le site de l'OTAN, Björn von Sydow, président de la commission suédoise de la Défense, explique que « les conditions de sécurité en Europe du Nord se sont détériorées depuis l'annexion, illégale, de la Crimée par la Russie en 2014 » et que « les pays membres de l'OTAN et les pays partenaires sont désormais pleinement conscients de la nécessité de parer aux menaces qui pèsent sur la sécurité européenne et sur l'ordre international ».

Ces derniers mois, ce pays scandinave a dénoncé plusieurs tentatives d'intimidations de la Russie. Dans une note publiée en juillet 2018, le chef du contre-espionnage de la Sûreté suédoise, Daniel Stenling, jugeait que « la Russie est le pays représentant la plus grande menace contre la Suède en matière de renseignement ». La Suède s'inquiète en particulier de campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux lors des élections. La tension entre les deux pays est particulièrement vive en ce moment entre les deux pays, qui ont chacun expulsé des ressortissants du pays adverse, sur fond d'affaires d'espionnage. 

 

Défense totale 

Dans ce contexte, la Suède a réenclenché le concept de « défense totale », qui englobe aussi bien la défense civile que militaire, afin que la société soit mobilisée dans son entièreté. Parallèlement à la mise en alerte de la population civile, le gouvernement a régulièrement décidé, ces dernières années, d'augmenter ses dépenses liées à la Défense. Le service militaire a été réinstauré et la formation des jeunes recrues est progressivement relancée. Un régiment permanent est à nouveau stationné sur l'île de Gotland, en mer Baltique, à 250 kilomètres à vol d'oiseau de l'enclave russe de Kaliningrad. Cela fait près de 15 ans qu'aucune troupe n'y était plus affectée. « Nous constatons une détérioration de la situation sécuritaire dans les pays baltes », explique le colonel Mattias Ardin, commandant du régiment de Gotland. « De nombreux exercices sont organisés, il y a une Russie forte, une activité militaire beaucoup plus intense qu'auparavant. Nous voyons ce qui se passe en Ukraine. Cette détérioration est la raison pour laquelle nous reconstruisons notre armée. »

Ce printemps, 3.000 militaires Suédois ont également participé aux manœuvres militaires « Northern Wind » avec leurs collègues finlandais et norvégiens, soutenus par des forces britanniques et américaines. Un exercice réalisé dans des conditions climatiques extrêmes, pour tester au mieux la résistance des hommes et de leur matériel en plein hiver arctique. Une première depuis 1991.

Doutes...

La remise en marche de la défense suédoise s'annonce cependant compliquée, car le monde, comme la société suédoise, a beaucoup évolué depuis la fin de la guerre froide. Des services publics ont été privatisés, le numérique a fait son apparition dans des pans entiers de la vie des citoyens. Ainsi n'est-il pas rare de ne plus pouvoir payer en cash en Suède. Problématique, si le système bancaire ou électronique est à l'arrêt...

D'un point de vue militaire, Sverker Göranson, ancien commandant suprême des forces armées suédoises a jeté un pavé dans la mare début 2013. Alors qu'il était encore en fonction, il a affirmé que l'armée suédoise ne tiendrait pas une semaine face à une invasion étrangère. Il déplorait le manque de moyens et d'hommes au sein de son armée. Aujourd'hui, si les chiffres repartent à la hausse, ils ne parviennent pas encore à rassurer un autre gradé, Bo Hugemark. Il est aussi l'ancien président du Comité atlantique suédois. «Il y a à Gotland à peine un demi-bataillon; autrefois, il y avait une brigade entière. Il faut aller plus loin, et reconstruire notre armée. En l'état, je suis d'accord avec le général Göranson: on tiendrait une semaine ».

...Et optimisme

D'autres prêchent un message plus optimiste. Ainsi, Herman Geijer, spécialiste de la survie (notamment en cas d'attaque zombie...) a été consulté par un parterre d'élus responsables de l'organisation de la défense civile. Son message est loin d'être défaitiste ou apocalyptique. « Je leur ai dit que l'important, c'est de se référer aux études qui ont été réalisées sur la façon dont les gens se comportent en cas de catastrophe. Il ne faut pas fier à ce qu'on pense à priori », relate-t-il. « Il y a un concept qui s'appelle la 'mythologie du désastre', qui nous fait penser qu'en cas de catastrophe, les gens se comporteraient mal, qu'ils voleraient, qu'ils tueraient. Mais en fait c'est l'inverse qui se produit. En général, les gens sont plus sympas, ils se parlent, ils communiquent et ils s'entraident ».

Cette théorie, les Suédois peuvent la corroborer en regardant le dernier né de la télé-réalité suédoise, Nedsläckt land (« pays dans le noir »). Dans une série de plusieurs épisodes, des candidats doivent survivre sans aide et sans électricité dans une maison hyper-connectée ou à la campagne, et ils sont loin de s’entre-tuer. Cette télé-réalité a par contre convaincu des milliers de Suédois de l'utilité de mieux s'équiper. 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK