En Islande, il faut avoir 20 ans pour acheter une bière

Andri et sa maman
3 images
Andri et sa maman - © Tous droits réservés

Dans sa chambre d’une tour de logements de Reykjavik, Andri tapote sur le clavier de son synthé. À la place de la partition, il a placé son Ipad, sur lequel défile un tuto pour apprendre à jouer. "J’ai commencé récemment", explique-t-il. "Quand j’ai un peu de temps, je fais ça." Mais du temps, il semble ne pas en avoir beaucoup. Car, comme tous les enfants et adolescents islandais, ses journées sont particulièrement chargées. "Je fais du théâtre, du foot, je vais à la salle de sport, je joue au basket et je travaille aussi sur des chantiers, pour gagner un peu d’argent."

300€ d’allocation sportive

En Islande, remplir l’agenda de son enfant est chose courante. C’est même vivement encouragé par la société et l’état islandais. La philosophie est simple : plus les enfants sont occupés, moins ils traînent dehors avec toutes les tentations que cela suppose, comme boire de l’alcool entre copains. Les municipalités islandaises offrent d’ailleurs une aide allant de 300 à 400€ par an par enfant, pour l’inscrire à des activités sportives et/ou artistiques. Dans le cas d’Andri, cela semble bien fonctionner. À bientôt 16 ans, boire de l’alcool ne le tente pas plus que cela. "Je ne vais pas boire le jour de mes 16 ans, comme dans certains pays. J'essaierai sans doute quand j'aurai atteint l'âge légal, à 20 ans. Ma mère m'a expliqué que mon cerveau est toujours en développement et que donc c'est très mauvais de boire à mon âge. C'est pour cela que je ne me réjouis pas spécialement de boire..."

Tinna, la mère d'Andri, lui a effectivement expliqué les dangers de l'alcool. Mais elle fait bien plus que cela pour veiller sur son fils. "En période scolaire, j'effectue le soir des rondes dans le quartier avec d'autres parents. Si on voit des enfants de moins de 16 ans, on les raccompagne à la maison. S'ils ne rentrent pas, on appelle la police".

Il faut sauver les ados

Pourtant, Tinna se souvient que lorsqu’elle était ado, les règles étaient beaucoup moins strictes. "Moi j’ai commencé à boire quand j’avais 16 ans." À l’époque, c’est à cet âge, voire un peu avant que les ados islandais commençaient à consommer de l’alcool. Avec pour résultat des hordes de jeunes ivres en rue, sans aucune surveillance. Au milieu des années 90, les autorités commandent une étude sur la consommation des jeunes. Elle révèle que 42% des 15-16 ans boivent de temps en temps et 23% fument quotidiennement. Un grand plan de "sauvetage" des ados islandais est alors lancé. En 2016, ces chiffres sont passés à respectivement 7 et 3%.

Mesures radicales

Comment l’Islande a-t-elle fait ? Elle a pris une série de mesures plutôt radicales : un couvre-feu est imposé jusqu'à l'âge de 16 ans (22h sauf en été, où les moins de 16 ans ont la permission de minuit). D’où les patrouilles parentales nocturnes. L'âge légal pour acheter du tabac est relevé à 18 ans. Pour l’alcool, c’est 20 ans. Les parents sont aussi invités à s’intéresser de très près aux activités de leur enfant et à passer du temps avec lui. Sans oublier donc de l’inscrire dans un club de sport, où, là aussi, on apprend très tôt aux élèves que sport, alcool et tabac ne font pas bon ménage.

Contrat anti-alcool

Sur le terrain du club de sports de Fjölnir, Pall Arnason rassemble son équipe. Vendredi, 16h, c’est l’entraînement de foot des filles de 14 et 15 ans. Entre les cris des joueuses, il confirme qu’on met ici aussi la pression sur les ados pour ne pas fumer ou boire de l’alcool. "Beaucoup de clubs signent un contrat avec leurs joueurs. Comme pour les professionnels. Il stipule que tant qu'ils font partie du club, ils ne peuvent pas fumer, boire, etc. De toute façon je pense que ce n'est pas bien vu de boire, surtout quand on fait du sport. On n'a même pas besoin de leur dire à ces filles-là. Ce sont de très bonnes élèves et elles le savent, ça ne fait même pas débat ici." Le contrat stipule qu’en cas de consommation de tabac ou d’alcool, le joueur s’expose à une exclusion du club, on ne rigole donc pas avec cela.

Certains le font quand même…

Bien sûr, certains ados boivent et fument tout de même. Ils doivent alors ruser, voire frauder car ici, l'alcool n'est pas en vente libre. Il ne s’achète que dans les magasins d’état, à prix d’or. L’entrée des bars de Reykjavik est barrée par des vigiles qui contrôlent régulièrement les identités. Il faut donc "emprunter" la carte d’identité d’une grande sœur ou d’un cousin pour avoir accès à l’alcool…

Certains parents préfèrent prendre le problème à bras le corps. C’est le cas de Bryndis Bragadottir, mère dynamique de trois enfants, dont la petite dernière, Agla, fêtera bientôt ses 18 ans. "Je vais moi-même lui acheter de l’alcool. J’ai fait comme ça avec mes deux aînés et cela a bien fonctionné. J’espère ainsi pouvoir contrôler sa consommation. Lui expliquer quelle quantité boire, comment boire, ce qui est gai dans l'alcool, et ce qu'il ne faut pas faire. Ce que peuvent penser les gens du fait que j'achète de l'alcool pour mes propres enfants ça m'est complètement égal", raconte-t-elle d’un rire malicieux.

Autre famille. Autre approche. Et le résultat n’est pas une ado ivre toutes les semaines. Bien au contraire. "Je bois de l’alcool environ une fois par mois ", explique Agla. "Et je ne suis pas saoule. Juste un peu festive." La loi, elle ne la remet pas en cause. Elle lui trouve même un sérieux avantage. "Imposer l’âge de 20 ans pour pouvoir acheter de l'alcool, je trouve que c'est malin. Ça empêche sans doute les ados de trop boire. Si je pouvais acheter de l'alcool dès l’âge de 18 ans, je pense que j'en achèterais bien plus que ce que ma mère me donne."

Seule ombre au tableau de cette politique très stricte : un repli de certains ados vers d’autres substances, comme le cannabis. "Il suffit d’un coup de fil", explique une amie d’Agla. Qui jure cependant qu’elles n’y ont jamais touché…