Emeutes et protestations en Espagne : la liberté d'expression est-elle en danger ?

Les protestations se succèdent en Espagne depuis l’arrestation mardi matin du rappeur Pablo Hasel, condamné pour des tweets et des morceaux de rap qualifiés d’apologie du terrorisme et d’injures envers la couronne et l’Etat. Barcelone, Lerida, Gerone et Valence en ont été le théâtre d’émeutes ce jeudi soir. Des protestations condamnées par le président du gouvernement espagnol Pedro Sanchez. Au-delà de cette violence, sont-elles l’arbre qui cache une forêt désertée par la liberté d’expression ?

Réformer les lois antiterroristes

Les protestataires dénoncent "une dérive de la justice espagnole" depuis la réforme des lois antiterroristes, comme la réforme de l’article 578 du Code pénal. Cet article précise que toute personne qui exalte ou justifie un délit de terrorisme, qui commet un acte de terrorisme ou humilie les victimes du terrorisme, est passible d’une peine de prison entre un et trois ans, une amende, l’inéligibilité à des fonctions publiques, voire l’interdiction de pratiquer certains métiers, des fonctions publiques ou d’accéder à des bourses d’étude.

"Le problème", selon Daniel Canales d’Amnesty Espagne, "c’est que cette loi un peu vague est détournée pour réduire la liberté d’expression. Elle a été utilisée à de nombreuses reprises ces dernières années pour faire taire des rappeurs, des activistes, des avocats voire des journalistes." Des artistes qui s’en prennent verbalement ou par écrit à la famille royale et aux classes dirigeantes. L’ONG a décidé de mener campagne pour eux et, à travers eux, pour la liberté d’expression.

Extrait de notre 19h30:

Provocation ou injure à la monarchie ?

Pablo Hasel a ainsi été condamné pour des tweets et des propos tenus dans sa chanson Mort aux Bourbons, en référence à la dynastie qui règne sur le royaume espagnol depuis Philippe V, au début du 18e siècle.

Dans ce morceau sans concession, le musicien joue la carte de la provocation et explique qu’il veut tordre le cou à une idée répandue selon laquelle le roi Juan-Carlos a freiné le développement du fascisme. Il poursuit : "le Roi fit ce qui convint le mieux à son compte en banque."

La suite est du même acabit. Pablo Hasel ne cache pas qu’il est républicain et qu’il porte la monarchie espagnole et ses frasques en dégoût.

Le rappeur catalan avait jusqu’au 12 février pour se livrer à la justice mais il a préféré se barricader à l’université de Lerida, au sud de Barcelone, contestant sa condamnation et revendiquant son droit à la liberté d’expression.

C’est là qu’il a été cueilli par la police. En 2014 déjà, il avait écopé de deux ans de prison pour les mêmes raisons. Pablo Hasel n’est pas le seul artiste issu de la jeune scène rap espagnole à avoir été condamné en vertu des lois antiterroristes.

Le rappeur Valtonyc exilé en Belgique

Le rappeur Valtonyc alias Josep Miquel Arenas, a lui été condamné en 2018 à trois ans de prison sur base du même article du Code pénal. Il observe ce qu’il se passe en Espagne depuis son exil belge : "Les protestations qui ont lieu en Espagne aujourd’hui sont légitimes parce qu’elles permettent aux opprimés, aux plus faibles de s’exprimer", déclare très calmement le rappeur. "C’est ce que permet la liberté d’expression. Si on nous enlève ça, on nous enlève tout. Ce n’est pas normal qu’un pays qui se dit démocratique mette des rappeurs en prison. […] L’Espagne n’a pas soldé ses comptes avec son passé franquiste." Et de conclure : "ça n’arriverait pas dans un pays comme l’Allemagne."

La Belgique a de son côté refusé d’extrader Valtonyc. Dans sa décision, le juge belge estime qu’il n’est pas question de terrorisme dans son affaire et qu’il ne présente pas de menace pour la famille royale espagnole.

Tout n’est pas réglé pour autant et la vie quotidienne du rappeur reste marquée par sa condamnation. "Je me sens en sécurité en Belgique mais quand je me présente dans une administration pour obtenir un quelconque document, si je veux louer ou acheter un appart, dès que je donne mon nom et que la personne fait une recherche, il y a une alerte, ça sonne et il est écrit que je suis condamné pour terrorisme. Allez expliquer que c’est parce que j’ai prononcé certaines paroles dans un morceau de rap… Personne ne me croit !"

L’incarcération de Pablo Hasel a marqué un tournant

L’incarcération de Pablo Hasel cette semaine a marqué un tournant dans l’opinion publique espagnole même s’il est tardif. L’onde de choc s’est amplifiée. Une trentaine d’artistes tels Pedro Almodovar, Javier Bardem, Luis Tosar voire Valtonyc ont signé un manifeste relayé par plusieurs journaux, dans lequel ils expriment leurs inquiétudes et plaident pour le respect de la liberté d’expression.

Ces artistes défendent le principe que toute idée doit pouvoir s’exprimer publiquement, hormis les appels explicites à la haine, au racisme ou à l’antisémitisme… Et même si on n’est pas en accord avec elles. Certains textes internationaux que l’Espagne a ratifiés ne disent pas autre chose.

Dans le même temps, la violence des protestations menées ces derniers jours divise les Espagnols. Une division qui s’invite au sein même du gouvernement Sanchez II, un gouvernement de coalition entre les socialistes du PSOE et la gauche radicale Podemos.

Alors que tous les partis politiques y compris le PSOE ont condamné les violences, Podemos a lui apporté son soutien aux protestataires, autrement dit à une partie de son électorat.

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