Deux ans après la catastrophe du Morandi, Gênes inaugure son nouveau pont, balancée entre fierté et honte

Le nouveau viaduc de Gènes sera inauguré le 3 août par le président de la République, Sergio Mattarella, deux ans presque jour pour jour après l’incroyable effondrement du Pont Morandi, une catastrophe qui a fait 43 victimes le 14 août 2018. La reconstruction a duré un an et coûté plus de 200 millions d’euros.

La vue que les automobilistes découvriront en traversant le nouveau pont, à 90 mètres de hauteur, est à couper le souffle. Une carte postale du port de Gènes visible au travers des parapets en verre qui protègent le pont sur une longueur de plus d’un kilomètre. Pour la première fois depuis le début du chantier, Renzo Piano est monté sur le viaduc. A 82 ans, l’architecte génois, connu dans le monde entier, a dessiné un pont qui ressemble à un grand vaisseau blanc, il a fait cadeau du projet à la ville de Gènes quelques jours après la chute du pont Morandi.

"J’avais beaucoup d’admiration pour l’architecte Morandi et cet incroyable viaduc construit dans les années soixante, dit-il. Mon pont ne peut pas faire oublier cette tragédie, et c’est un lourd héritage d’être fils d’une tragédie, car un pont n’a pas le droit de tomber et, pour le faire durer, pour toujours, il doit être aimé. Pour être entretenu, un pont doit être aimé, alors j’espère que ce pont sera aimé !"

Sur le chantier les ouvriers s’activent encore, dans quelques heures le pont sera livré aux autorités de la ville. En voyant l’architecte, ils lui demandent de faire un selfie, l’architecte s’y prête avec simplicité. "Ce pont a été construit par 1184 personnes", ajoute Renzo Piano, "et comme il mesure un peu plus d’un kilomètre, on peut considérer que chaque ouvrier a réalisé un mètre !"

Un chantier record

Moins de deux ans sépareront les deux événements qui auront marqué toute la ville de Gènes. La chute du pont Morandi, ce viaduc en béton armé, symbole de l’architecture du renouveau des années soixante, surnommé le pont de Brooklyn à cause de sa ressemblance avec le pont new-yorkais et l’inauguration du nouveau pont qui sera baptisé pont Saint-Georges, comme la croix symbolique qui orne les drapeaux de la ville portuaire.
Le 14 août 2018, 43 personnes meurent dans l’incroyable effondrement du viaduc, et sans la pluie torrentielle qui s’abat sur la ville ce matin-là, le bilan aurait sans doute été beaucoup plus lourd. Depuis, la ville a vécu au rythme de la tragédie, six immeubles construits sous le viaduc ont été évacués, des centaines d’habitants déplacés, ensuite l’été 2019, les Génois retiennent leur souffle lors de la destruction à la dynamite des restes du célèbre viaduc.

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Le 28 juin 2019, Gênes retient son souffle lors de la destruction à la dynamite des restes du célèbre viaduc. © AFP

La reconstruction passionne la ville, en un an, le nouveau pont sort de terre, 19 piles qui s’élèvent à 90 mètres de hauteur, un tablier en acier qui ressemble à la coque d’un grand vaisseau blanc. Les chiffres sont impressionnants, 67.000 mètres cubes de ciment, 24.000 tonnes de métal, comme trois tours Eiffel, plus de mille ouvriers qui se relayent jour et nuit pendant onze mois, peu importe le temps et même pendant le confinement.

Un chantier record, du jamais vu en Italie, où les chantiers publics durent des décennies à cause des lourdeurs de la bureaucratie. Pour l’entrepreneur Pietro Salini, administrateur délégué de Webuild, ce chantier est le modèle à suivre pour relancer le pays. "C’est cela le modèle de Gènes, avoir envie de faire les choses et les réaliser. C’est le seul moyen pour donner un élan à la réalisation des grands chantiers, imposer une approche culturelle différente."

"Nous devons nous rendre compte qu’en Europe les grandes infrastructures datent toutes de l’après-guerre, et les ciments ont une durée de vie limitée, nous devons profiter des fonds européens pour contrôler ces infrastructures et les remplacer si nécessaire, à temps, avant qu’arrivent les catastrophes !", conclut Pietro Salini.

Le pont de la renaissance, ou le pont de la honte

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L’impressionnant ouvrage est tantôt perçu comme le pont de la renaissance, tantôt comme celui de la honte. © Valérie Dupont

Les autorités de la ville, le maire et le gouverneur de la région, parlent tous du pont de la renaissance. L’exemple d’une Italie qui gagne, capable quand elle le veut de se serrer les coudes pour réaliser un pont en un temps record. Le symbole à suivre après l’épidémie du coronavirus.


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Les paroles orgueil, exploit, chantier record, excellence italienne, ponctuent leurs discours en ces jours qui précèdent l’inauguration. Mais à la demande des familles des victimes, la cérémonie du 3 août, organisée par la présidence de la République sera sobre.

"Ce pont a été reconstruit sur les ruines d’un autre qui s’est écroulé à cause des négligences, à cause de personnes mesquines qui n’ont pas fait leur travail et qui ont gagné de l’argent au mépris de la vie de 43 personnes. Il ne peut pas devenir le pont de la renaissance, c’est plutôt le pont de la honte", estime Giovanna Donato, qui a perdu son ex-mari, le père de son fils Cesare dans la tragédie.

"La justice est la seule chose qui pourra nous rendre un peu de paix, notre douleur, personne ne l’effacera, mais nous rendre la paix, oui, j’espère que le procès sera aussi rapide que la reconstruction", explique la jeune femme qui affirme se battre au nom de son fils âgé de douze ans.

Comme les autres parents des victimes, elle a refusé d’assister à l’inauguration. "Moi, je ne conduis pas, et donc je ne passerai pas sur le pont de ma propre volonté", ajoute-t-elle. "je sais qu’il est indispensable à la ville, car il relie les deux versants commerciaux du port, il relie la ville et l’Italie au nord de l’Europe, mais, quand je le vois, je me dis toujours 'Pourquoi ?', 'Pourquoi n’ont-ils pas construit ce nouveau pont avant ?'. Tout cela ne serait jamais arrivé." Le procès devrait commencer en 2021.

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