Coronavirus en Italie : 500 familles de Bergame réclament 100 millions d'euros de dommages et intérêts car "l’Italie a menti"

Un premier procès lié à la pandémie de Covid-19 s’ouvre ce jeudi à Rome, en Italie. 520 membres des familles des personnes décédées des suites du coronavirus à Bergame l’an passé ont assigné les autorités italiennes en justice en déposant une plainte au civil, considérant que le pays aurait pu éviter de nombreux morts.

Ce matin, une cinquantaine d’entre elles a fait le déplacement jusqu’à Rome pour l’ouverture du procès. Salvatore Mazzola, fils d’une victime, considère que cette action en justice est historique. "Nous attendons que les autorités assument leurs responsabilités. Parce que le droit à la vie et à la santé a été refusé non seulement à mon père mais à des milliers de personnes qui sont mortes lucides… Sans oxygène et sans assistance."

Ces proches n’ont rien oublié de ces journées tragiques de mars 2020. Les habitants de Bergame vivent alors au rythme des sirènes. Près de 6000 personnes décèdent en un mois dans cette province de Lombardie, à 50 kilomètres au nord-est de Milan. La province compte 1,1 million d’habitants, dont 120.000 pour la seule ville de Bergame. En mars, la situation était si grave que les crématoriums locaux ne pouvaient plus suivre le rythme des décès.

Toutes ces personnes ont eu une mort violente, presque inattendue. Ce sont des personnes qu’on a laissé mourir à la maison sans assistance.

Cette tragédie était annoncée selon Consuelo Locati, une avocate de Bergame qui a perdu son père. Son cercueil fut l’un de ceux emmenés par les camions militaires. "Toutes ces personnes ont eu une mort violente, presque inattendue. Ce sont des personnes qu’on a laissé mourir à la maison sans assistance. Les hôpitaux étaient submergés avec des médecins sans protection contre le virus, et surtout des médecins contraints de choisir entre qui il fallait sauver et qui on allait laisser mourir."

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Des camions de l’armée italienne transportant des cercueils de victimes du coronavirus à Bergame, en Lombardie, afin d'apporter les cercueils aux crématoriums d’autres régions – 26 mars 2020. © AFP
Un homme portant une tenue de protection pulvérise du désinfectant dans un des camions de l’armée italienne à Bergame, en Lombardie, en attendant de charger les cercueils des victimes du coronavirus – 26 mars 2020. © AFP

Un an et demi plus tard, Consuelo Locati et 500 autres familles assignent le gouvernement italien et la région Lombardie en justice. Les familles se sont rassemblées depuis avril 2020 dans un comité appelé "Noi Denunceremo" ("Nous dénoncerons"). La plainte, que les requérants ont déposée devant un tribunal de Rome, est dirigée contre le président du Conseil Giuseppe Conte, le ministre de la Santé Roberto Speranza et le gouverneur de la Lombardie Attilio Fontana.

Les autorités n’ont pas réagi assez vite selon les plaignants

Selon le comité "Noi Denunceremo", lorsque l’épidémie a éclaté en Lombardie, les autorités locales et le gouvernement central n’ont pas pris de mesures rapides qui auraient pu éviter la nécessité d’un confinement national et les dommages économiques qu’il a entraînés. Consuelo Locati dénonce le fait le plan sanitaire national – datant de 2006 - n’a pas n’a pas été mis à jour et que ces autorités italiennes n’ont pas respecté pas les normes de conduite de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et du Parlement européen. "Le fondement de notre action de base pour ce qui concerne le gouvernement sur l’absence d’un plan pandémique national adéquat et en ce qui concerne la région Lombardie, c’est la violation claire du plan régional prévu en la matière", explique l’avocate.

Ainsi, la Lombardie n’a pas respecté les protocoles en cas d’arrivée d’un virus inconnu se transmettant d’homme à homme sur le territoire. Par exemple elle n’a pas fermé les entreprises en mars 2020 et elle a obligé les homes à prendre des patients Covid, ce qui a provoqué une tragédie dans les maisons de repos. Alessandra Raveani, petite fille d’une victime. "Mon grand-père est mort à 86 ans, le 3 avril 2020 […] Nous savons tous désormais que l’Italie avait un plan pandémique qui datait de 2006. Nous voulons obtenir des réponses à nos questions, pour savoir si les autorités auraient pu faire mieux."

L’Italie a déclaré à l’Union européenne et à l’OMS que nous étions prêts pour répondre à une épidémie, mais l’Italie a menti.


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Les directives données par la région ont en effet permis à l’épidémie de se répandre comme une traînée de poudre. Les familles demandent 100 millions € de dommages. "Il sera demandé aux autorités une indemnisation moyenne de 259.000 € par personne pour un coût total d’environ 100 millions €", avait annoncé le comité dans un communiqué fin décembre 2020. "L’Italie a déclaré à l’Union européenne et à l’OMS que nous étions prêts pour répondre à une épidémie, mais l’Italie a menti" affirme l’avocate Consuelo Locati. Les avocats du comité des familles ont déposé 2000 pages de témoignages devant les juges concernant des mensonges sur l’ajournement du plan pandémique et un manque de protocoles pour éviter la contagion.

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Des ouvriers portant un masque et une combinaison déchargent un cercueil d’un corbillard au cimetière de Bergame. Les enterrements se déroulent alors toutes les demi-heures. © AFP – 16 mars 2020

Des familles privées de funérailles

Dans un reportage exclusif au cœur de Bergame réalisé en mars 2020, nous montrions le drame de cette ville martyre qui ne comptait plus ses morts. Au cimetière monumental de Bergame, les corbillards faisaient la file devant les grilles. À la fin du mois de mars, les employés du cimetière enterraient un cercueil toutes les 30 minutes. Les pompes funèbres s’occupaient des formalités, les familles étant tenues à l’écart. "Ils ne peuvent pas être présents, le règlement de la région de Lombardie interdit la présence des parents aux funérailles, racontait Gianluca Parente, employé de pompes funèbres à Bergame. "Nous faisons un seul transport, du lieu de la mort jusqu’au cimetière et basta !" Les défunts n’ont donc pas droit à une messe de funérailles, si ce n’est des obsèques en catimini et sans prêtre.

Nous faisons un seul transport, du lieu de la mort jusqu’au cimetière et basta !

Une mortalité sous-évaluée

En avril 2020, dans cette province italienne de Bergame, le quotidien l’Eco di Bergamo avait mené une enquête afin de recouper les chiffres des décès liés au Covid-19, à partir des données fournies par les municipalités locales. Le résultat était inquiétant : le bilan s’élevait alors à 4500 morts, au moins le double des décès vérifiés.

Selon le journal, ce que les chiffres officiels ne disaient pas, c’est qu' "En mars 2020, plus de 5400 personnes sont mortes dans la province de Bergame, dont 4500 à cause de coronavirus. C’est six fois plus que l’année précédente." Or selon le journal, beaucoup étaient des personnes âgées, qui sont mortes à domicile et dans des maisons de retraite. "Sur leur certificat de décès, on peut lire : pneumonie interstitielle".

Sur leur certificat de décès, on peut lire : pneumonie interstitielle.

L’Eco di Bergamo avait collaboré avec une agence de recherche et d’analyse des données, InTwig. Ils avaient enquêté auprès des 243 municipalités de la province de Bergame. Parmi elles, 91 administrations avaient répondu à l’appel. "Nous avons comparé le nombre de décès des trois premiers mois de cette année avec la moyenne des trois dernières années, afin de vérifier l’augmentation de la mortalité sur le territoire de Bergame" expliquait Aldo Cristadoro, fondateur d’InTwig et professeur de méthodes numériques pour la recherche sociale à l’université de Bergame. "Notre évaluation […] nous apprend qu’au cours du mois de mars, plus de 5400 personnes sont mortes, dont environ 4500 sont imputables à des coronavirus".

Le maire de Bergame, Giorgio Gori, espérait alors que cette enquête fera réagir les autorités italiennes. "J’espère qu’ils utiliseront ces chiffres pour déterminer l’ampleur exacte de l’infection ainsi que les politiques qu’ils vont mettre en place en conséquence."

Ces drames familiaux ont laissé des traces douloureuses qui expliquent le fait que les familles portent plainte. Le procès pourrait durer des années, une action au pénal est aussi en cours, avec le motif que l’État italien n’a pas protégé la vie de ses citoyens alors que c’est inscrit dans sa Constitution.

 

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35 cercueils de personnes décédées stockés dans un entrepôt à Ponte San Pietro, près de Bergame avant d’être transportés dans une autre région pour être incinérés. © AFP – 26 mars 2020
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