Climat : "En Europe, il n’y a que des mauvais élèves pour la neutralité carbone"

Face à la crise climatique, l’Union européenne s’est fixé pour objectif d’atteindre la neutralité carbone pour 2050, de mettre en œuvre les changements nécessaires à atteindre ce cap.

Est-ce bien parti ?

"Peut mieux faire" serait la mention à inscrire sur le bulletin scolaire de tous les Etats européens, si Marc-Antoine Eyl-Mazzega en était l’instituteur.

Cet expert dirige le centre "énergie" de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Il y suit les politiques énergétiques dans les 27 Etats de l’Union.

Il nous livre son analyse, dans La Semaine de l’Europe.

Que des mauvais élèves

A la question "qui file droit et qui traîne la patte ?", Marc-Antoine Eyl-Mazzega répond sans détour : "Il n’y a que des mauvais élèves à ce jour dans l’Union européenne sur les efforts vers la neutralité carbone".

Actuellement, explique-t-il, "aucune des politiques mises en œuvre dans les différents Etats membres n’est en mesure de nous mener de façon efficace vers la neutralité carbone en 2050. Parce qu’il faut une transformation extraordinaire, qui ne requiert pas seulement de décarboner la production d’électricité, en fermant des centrales à charbon pour les remplacer par des éoliennes par exemple. Non, l’enjeu est bien plus large, il faut aussi décarboner les transports, l’industrie, l’agriculture."

Il cite, pour exemple, la France qui affiche l’un des "mix électriques" les plus "bas carbone" en Europe, c’est-à-dire une combinaison de modes de production de l’électricité qui dégage moins de CO2 que celle de nombreux autres Etats, notamment par le recours à l’énergie nucléaire. Mais en France, dit-il, "les progrès dans l’efficacité énergétique, la décarbonation de l’industrie et des transports, sont toujours insuffisants".

L’expert énergie de l’IFRI conclut : "Aujourd’hui une grande partie des Etats européens sont des champions de l’ambition, pas encore de la réalisation".

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La centrale au charbon de Weisweiler, en Allemagne. © Ina FASSBENDER – AFP

Les Etats qui sortent du lot

Marc-Antoine Eyl-Mazzega épingle cependant des Etats qui sortent du peloton.

Le Danemark et la Finlande, par exemple, qui se sont fixé un objectif de neutralité carbone bien avant l’échéance européenne, dès 2035. Un cap plus accessible pour ces deux Etats que pour d’autres, vu leurs populations relativement réduites, respectivement 5,8 et 5,5 millions d’habitants, et leurs atouts énergétiques. Le Danemark avec ses vastes côtes peut miser largement sur l’hydroélectrique, la production d’électricité offshore.

A l’arrière du peloton, il y a la Pologne, seul Etat européen à ne pas s’être engagé formellement à la neutralité carbone pour 2050. La Pologne a un lourd effort à fournir, puisque 80% de son électricité vient aujourd’hui du charbon.

La Pologne et son charbon, un héritage du passé

"C’est un héritage de l’époque communiste", rappelle Marc-Antoine Eyl-Mazzega. "La Pologne faisait partie du pacte de Varsovie. Les Soviétiques ne lui faisaient nullement confiance, ni pour le transport du gaz vers l’Europe de l’ouest, ni pour le transport éventuel de technologie nucléaire. Donc à l’époque, la Pologne, qui disposait de ressources houillères importantes, a dû faire le choix d’un mix électrique appuyé uniquement sur le charbon".

Mais avoir une disparité européenne (qui se voit bien dans les données d’Eurostat) n’est pas insurmontable, rappelle l’analyste, puisque l’objectif de neutralité carbone ne doit pas être atteint pays par pays, mais bien sur l’ensemble du territoire de l’Union, les pays les plus performants pouvant compenser les résultats de ceux qui ont un long chemin à parcourir.

Cet équilibrage, "c’est tout l’enjeu de la négociation qui va s’ouvrir à Bruxelles, dans le cadre de la loi climat qui être négociée entre le Parlement et le conseil européens".

La neutralité carbone pour 2050 : un objectif irréaliste ?

Vu le tableau que Marc-Antoine Eyl-Mazzega nous dresse, pense-t-il que l’objectif européen est réaliste ? Il réplique : il doit être réalisé.

Pour percevoir l’urgence, et l’échéance fixée par l’Europe, il utilise une comparaison.

2050, c’est dans 30 ans. C’est-à-dire le temps qui s’est écoulé depuis la chute du mur de Berlin. "C’est le laps de temps dont nous disposons pour transformer totalement nos économies et nos sociétés."

L’analyste épingle une série de conditions pour des avancées européennes plus nettes. Notamment celle de ne laisser personne derrière : "Il ne faut pas qu’il y ait des territoires et des couches de populations délaissées. Pour schématiser simplement : les riches polluent plus que les citoyens européens défavorisés. Il faudrait que les riches paient plus pour cette pollution et qu’il y ait d’une façon ou d’une autre des transferts vers les citoyens défavorisés."

Il relève aussi la nécessité de transformer l’emploi, convertir par exemple des emplois miniers en emplois de maintenance d’éoliennes.

Sortir de son pré carré

Marc-Antoine Eyl-Mazzega relève qu’il faut apprendre à se coordonner entre Etats européens.

Le défi est immense mais chacun l’aborde généralement en vase clos, explique-t-il, en prenant des décisions unilatérales de choix énergétiques sans concerter ses voisins ou en développant dans son pré carré des projets qui pourraient être étendus.

"On peut citer l’exemple des grands plans hydrogène esquissés en ce moment : il aurait fallu en discuter en amont. Il y a des risques de doublons. Or cette transition va être très très chère, il faut essayer de réduire tous les coûts autant que possible en travaillant ensemble."

A cet égard, la décision unilatérale de l’Allemagne d’opter pour un approvisionnement direct de gaz russe, via la construction des nouveaux gazoducs Nord Stream est compréhensible d’un point de vue énergétique, dit-il. Mais d’un point de vue géopolitique, elle pourrait affecter cette unité européenne pourtant indispensable si l’Union veut atteindre ses objectifs climatiques.

"Vu du Kremlin, ce projet de gazoducs a permis de créer une faille très profonde entre Etats de l’Union, entre la Pologne et l’Allemagne. Pour la Russie, c’est un gain géopolitique, son motto c’est 'diviser pour mieux régner'. Plus elle éclate l’unité de l’UE, mieux elle se porte parce qu’elle peut avancer de manière bilatérale, développer des relations avec des états très choisis, pour faire avancer ses intérêts."

Tout bénéfice pour le Kremlin, moins pour l’Union européenne et ses ambitions climatiques.

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