Check Point: augmenter la limitation de vitesse pour moins de morts sur les routes?

Cela semble frappé au coin du bon sens : rouler moins vite diminue les risques d'accidents. Alors, suivant cette logique, nos voisins français ont décidé de revoir à la baisse la limitation de vitesse des routes secondaires, passant ainsi de 90 km/h à 80 km/h.

Une décision qui ne plait pas à tout le monde. "Automobilistes, vaches à lait de l'État", peut-on lire çà et là, dénonçant ce qui est perçu comme une volonté du gouvernement de renflouer ses caisses à coups de contraventions.

Ledit gouvernement se défend : l'objectif est de sauver jusqu'à 400 vies par an sur les routes de l'Hexagone. Mais, là aussi, à en croire certains, l'équipe d'Édouard Philippe aurait tout faux.

Prenant l'exemple du Danemark, Daniel Quéro, président de l'association française "40 millions d'automobilistes", assurait sur LCP que la France n'allait tout simplement pas dans la bonne direction.

"Au Danemark, ils ont fait des tests de 80 à 90. (…) Maintenant, ils ont fait passer ces routes à 90 km/h, tout le monde roule plus ou moins à la même vitesse, et il y a eu 13% de morts en moins. Ça, ce sont des résultats", pointe en exemple Daniel Quéro.

Présent sur le plateau de la chaîne parlementaire, le porte-parole de l'association "Prévention Routière", Emmanuel Renard, dénonce les "raccourcis" de Daniel Quero. "Je vous le dis, ce n'est pas vrai, ces chiffres sont faux", lance-t-il finalement à son interlocuteur.

Des tests... sur 100 kilomètres de routes aménagées

Alors, question légitime, qu'en est-il vraiment de ces tests danois ?

Ils ont été menés par la Vejdirektoratet, la Direction danoise des routes. Durant trois ans, de 2011 à 2014, 18 tronçons de routes nationales ont ainsi vu leur limitation de vitesse passer de 80 à 90 km/h.

L'étude ne portait donc – première précision importante – que sur un échantillon expérimental de 100 kilomètres de voiries, sur les 3796 kilomètres que compte le Royaume scandinave. Et, autre précision, il s'agit de "routes sur lesquelles la vitesse était déjà élevée".

Deuxièmement, le remplacement des panneaux de signalisation n'a guère été le seul préalable à ce test : "L'instauration d'une limitation de vitesse plus élevée a été complétée de mesures d'amélioration de la sécurité sur le réseau routier de l'étude", peut-on lire dans le rapport de la Vejdirektoratet, publié en 2016. Impossible dès lors de prendre la vitesse comme unique facteur pouvant en influencer les conclusions.

Les résultats sont d'ailleurs bien plus nuancés que ce qui est présenté par "40 millions d'automobilistes". En résumé : "Les sections de l'études vues isolément, il apparaît que la vitesse moyenne a connu une légère hausse de 0,2 km/h et que le nombre d'accidents a connu une diminution mineur". Les tests semblent bel et bien positifs... jusqu'à ce que l'on rentre dans les détails.

Qui dit vitesses plus élevées, dit accidents plus sérieux

Notons d'abord que, certes, il y a eu moins d'accidents entre le 1er janvier 2011 et le 30 juin 2014 – période de l'étude – qu'entre 2006 et 2010 – période témoin ou "données préliminaires" : 15 accidents au lieu de 18. Cela représente une diminution de 17%. Un "bon point" pour les 90 km/h couplés, rappelons-le, à des aménagements sur ces routes.

Mais, oublions déjà la gommette verte, le nombre de blessés est proportionnellement plus élevé : 11 blessés pour 15 accidents durant l'étude, contre 13 blessés pour 18 accidents auparavant. Autrement dit, il y a 1% de blessés supplémentaire avec cette limitation de vitesse revue à la hausse.

De quoi faire dire au Vejdirektoratet : "Le fait que l'évolution du nombre de blessés soit plus importante que le nombre d'accidents avec blessés corrèle bien avec le fait qu'une vitesse plus élevée entraîne traditionnellement des accidents plus graves". Bref, qui dit vitesses plus élevées, dit accidents plus sérieux.

Moins de morts sur les routes ?

Quid alors des crashs mortels ? Daniel Quéro cite une chute de 13% de la mortalité, laissant entendre qu'il s'agit d'une des conséquences de ces tests. Mais ce chiffre n'est tout simplement pas cité par l'étude en question. Jamais. À aucun moment.

Il est néanmoins vrai que le nombre de morts sur les routes danoises a diminué de 41,8% en 10 ans, passant de 306 morts en 2006, à 178 en 2015, selon les chiffres d'Eurostat.

Et cela indépendamment de ce test qui, rappelons-le encore, ne portait que sur 100 kilomètres de routes (2,6% du réseau). Circonscrit à la période de l'étude, entre 2011 et 2014, le taux de mortalité a d'ailleurs diminué de 17% à l'échelle nationale, soit mieux que les 13% cités – les tests auraient-ils donc des résultats en-deçà de la situation nationale ?

Enfin, comme le note très justement Le Monde, les six pays qui "ont déjà passé le pas" de la limitation à 80 km/h – Danemark, Pays-Bas, Irlande, Malte, Finlande et Suède – "font tous partie des dix meilleurs élèves" de la classe européenne en termes de mortalité sur les routes.

Difficile de croire à l'heureuse coïncidence. Le Danemark est en tout cas quatrième avec un bilan de 31 morts par million d'habitants en 2015. "La France, elle, ne se place qu'au douzième rang, en dessous de la moyenne européenne" (54 morts), note le quotidien, se référant aux données de l'INSEE. La Belgique fait encore pire : 18ème, avec pas moins de 65 morts par million d'habitants en 2015. Peut-être y a-t-il donc, chez nous aussi, une réflexion à mener ?

Dans le cadre de l'émission Europe Hebdo diffusée chaque dimanche à 23h25 sur La Trois, la RTBF vous propose une séquence de "fact checking" – autrement dit, de vérification par les faits – en partenariat avec les chaînes françaises LCP et Public Sénat, et avec le soutien du Parlement européen. Chaque semaine, une déclaration ou une idée reçue passera l'épreuve du "Check Point".

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