"Cannabisation", corruption, fichage d’électeurs… Des élections législatives tendues en Albanie ce dimanche

Le Premier ministre socialiste Edi Rama brigue un troisième mandat lors des élections de ce dimanche 25 avril. Après huit années de pouvoir marquées par une profonde dérive autoritaire et corrompue, sur fond d’explosion du narcotrafic. En face, l’opposition conservatrice ne désespère pas de renverser la vapeur.

C’est une campagne électorale tendue qui s’achève en Albanie. Mercredi, une bagarre a fait un mort et quatre blessés dans la ville d’Elbasan, non loin de la capitale Tirana. Des militants du Parti socialiste (PS), la formation au pouvoir, se sont battus avec des membres du Parti démocratique (PD), la principale force d’opposition, qui les accusaient d’être en train d’acheter des votes.

Ces dernières années, les relations entre les deux rivaux, qui se partagent alternativement le pouvoir depuis l’instauration du pluralisme il y a tout juste trois décennies, n’ont cessé de se détériorer. Pour protester contre le "manque de démocratie", le PD n’a pas hésité à boycotter le Parlement et a même refusé de participer aux dernières élections municipales, en 2019.

Et la pandémie de Covid-19 n’a pas apaisé les débats. La majorité socialiste a tiré à boulets rouges sur ses rivaux, une stratégie très agressive qui vise à cliver l’opinion publique pour mieux mobiliser les électeurs. Et qui ne date pas d’hier. "Edi Rama et le PS sont en campagne permanente", observe l’universitaire Belina Budini, spécialiste de la communication. "La majorité met en scène sa gestion de chaque crise – Covid-19, tremblement de terre de novembre 2019 – pour mieux peser sur l’opinion publique, mais cette communication outrancière s’épuise."

Scandale "Big Brother"

En baisse dans les sondages et désormais donné au coude-à-coude avec ses rivaux du PD, le Premier ministre sortant a néanmoins décidé de jouer encore un peu plus la carte de l’agressivité. Surtout après les récentes révélations du scandale "Big Brother" : le fichage par le PS de près d’un million d’électeurs. En vue de faire diversion, Edi Rama a depuis fait placarder des affiches dans tout le pays présentant ses principaux adversaires comme des criminels. Avec la mention : "Ceux-là ne méritent plus aucune chance".

Face à l’outrance d’Edi Rama, le parti conservateur entend de son côté jouer la carte de l’apaisement, pour se poser en "rassembleur". Son leader, Lulzim Basha, assure "avoir appris de [ses] erreurs" et a décidé de ne plus riposter. Une posture qui n’est pas pour déplaire à l’Union européenne, elle qui a invité les différents adversaires à "éviter la violence, la rhétorique incendiaire et les discours de haine". Après sa cuisante défaite lors des législatives de 2017, le PD a en outre noué une alliance avec le Mouvement socialiste pour l’intégration (LSI) du président Ilir Meta donné en troisième position avec l’espoir de former une majorité à l’issue du scrutin.

Un "narco-État" au cœur de l’Europe

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Un rassemblement du Parti démocratique albanais au début de la campagne électoral le 25 mars 2021. © AFP

Dans une Albanie très polarisée, où les clivages gauche-droite n’ont guère de sens, cette coalition annoncée entre le PD et le LSI ressemble surtout à une volonté conjointe de renverser le régime oligarchique et corrompu d’Edi Rama. Le Premier ministre socialiste est de longue date accusé par ses rivaux d’avoir mis en place un "narco-État" au cœur du continent européen en profitant de l’argent du cannabis, dont le trafic a explosé à peine un an après son retour au pouvoir. Cette "cannabisation" de l’Albanie a d’ailleurs fini par valoir à Edi Rama de sérieuses mises en garde internationales.

Selon une étude de la très réputée ONG Global Initiative against Transnational Organized Crime parue à l’été dernier, rien qu’à Tirana plus d’1,6 milliard d’euros auraient été blanchis entre 2017 et 2019 dans le secteur de la construction immobilière. Une autre étude montre que les réserves en devises de l’Albanie ont grimpé de presque 50% sur la même période, passant de 6,7 à 9,9 milliards d’euros, et que cette hausse est totalement déconnectée des résultats économiques officiels. Si ces soupçons de blanchiment d’argent massif ont conduit l’OCDE à placer l’Albanie sous "surveillance accrue" en mars 2020, Edi Rama balaie toute accusation de corruption d’un revers de la main. L’ancien "bon élève européen" des Balkans occidentaux est en tout cas désormais regardé avec méfiance par Bruxelles comme par Washington.

Dans les pas d’Erdogan

"Edi Rama demande un nouveau mandat pour accomplir ce qu’il promet depuis huit ans : réformer le système de santé, lutter contre la corruption, mettre en place une fiscalité plus juste, développer des infrastructures modernes", ironise Armand Shkullaku, le rédacteur en chef du site d’investigation Lapsi. "Il ressemble de plus en plus au président turc Recep Tayyip Erdoğan, son ami et modèle. Il se dit prêt à se sacrifier pour son peuple, tout en le mettant à sa botte."

Pour celui qui gouverne l’Albanie d’une main de fer, une nouvelle victoire dimanche serait la preuve de sa mainmise : jamais une majorité ne s’est maintenue aussi longtemps au pouvoir après la chute du régime communiste.

Ces législatives du 25 avril sont aussi le théâtre d’un duel à distance qui se joue entre Edi Rama et Albin Kurti, le nouveau Premier ministre du Kosovo. Lors de sa première visite à Tirana, en mars, après sa prise de fonction, le dirigeant de gauche souverainiste avait même ouvertement appelé au changement. Parce que "les Albanais méritent mieux", estimait-il. Après avoir été proches, les deux hommes se disputent le leadership des Albanais de tous les Balkans.

Dès le début de l’année, Albin Kurti avait d’ailleurs annoncé que trois candidats porteraient la bannière de son mouvement, Vetëvendosje, lors du scrutin du printemps en Albanie. Une première. Malgré son indéniable popularité auprès de la jeunesse, le nouvel homme fort de Pristina aura du mal à obtenir ne serait-ce qu’un siège dans le prochain Parlement albanais : à l’été 2020, Edi Rama a réformé le code électoral et le seuil fixé pour être élu sera très difficile à atteindre pour les petites formations et les nouveaux venus sur la scène politique.

Après les violences qui ont émaillé les dernières municipales du 30 juin 2019, ces élections constitueront enfin un véritable test démocratique pour l’Albanie, qui sera attentivement scruté par la Commission européenne. Pas moins de 7500 policiers seront déployés sur le terrain et l’armée a été placée en état d’alerte dès le début de la semaine, prête à intervenir en cas d’attaque des institutions.

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