Suède : travailler plus longtemps encore

La Suède au travail
La Suède au travail - © Tous droits réservés

70% des seniors de plus de 55ans travaillent en Suède. 22% des jeunes sont au chômage. Pourquoi et comment les Suédois font-ils tout pour maintenir les travailleurs le plus longtemps possible dans le marché de l’emploi ? Croit-on, en Suède, que ce sont les travailleurs âgés qui prennent la place des jeunes ?

Le Premier ministre conservateur suédois Fredrik Reinfeldt a jeté un fameux pavé dans la mare en relançant le débat sur l’âge de la pension. Il propose d’envisager un départ à la retraite à 75 ans, ce qui impliquerait un rallongement du temps de travail de 8 ans à 10 ans ! (1)

Comme bon nombre de ces pairs européens, le chef du gouvernement suédois est inquiet quant au financement futur des pensions et est convaincu que pour maintenir le niveau actuel des pensions, compte tenu du vieillissement de la population et de l’allongement de l’espérance de vie, il faudra travailleur plus longtemps.

Ces propos ont été avancés, début février, lors d’un Forum qui réunissait à Stockholm des dirigeants des pays du nord de l'Europe, des pays baltes et de la Grande Bretagne pour parler de l'emploi des seniors.

LE DROIT AU TRAVAIL DES SENIORS SUEDOIS

Pourtant en Suède, Le taux d’emploi de ces seniors (55 > 64 ans) est déjà très élevé. 70% ! Un record au sein de l’UE. Et les seniors contribuent donc bien au financement des pensions.

La Suède avec ses quelques 9 millions d’habitants fait beaucoup mieux en cette matière que les autres états-membres de l’Union, dont la Belgique.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces chiffres qui peuvent étonner en Belgique où depuis la grande réforme sur les pensions décidée par le gouvernement Di Rupo, le débat sur les prépensions, et le départ anticipé à la retraite reste vif.

En Suède : " Rester au travail : C’est un droit ! " explique LARS GELLNER de la Confédération des entreprises. " La loi sur la sécurité de l’emploi ; l’Employ Securtiy Act, garantit au travailleur de pouvoir conserver son emploi jusqu’à l’âge de 67 ans s’il le souhaite "

En cas de restructuration pour les entreprises en difficulté, ce sont les jeunes travailleurs qui sont les premiers visés par d’éventuels licenciements

Même si ce n’est pas la règle, Il arrive toutefois que des travailleurs plus âgés perdent leur emploi, mais dans ce cas uniquement après concertation et accord avec les syndicats. "C’est plus difficile pour eux, de retrouver un emploi, mais ils peuvent bénéficier de nombreuses aides, de trainings pour leur permettre de retrouver un job" explique JAN-OLOFDAHLGRENde l’agence nationale pour l’Emploi, et il existe aussi des subventions pour les entreprises qui engagent des seniors.

FAIRE DE LA PLACE AUX JEUNES ?

Par contre, en ce qui concerne l’emploi des jeunes (18>24) la Suède ne fait pas mieux que les autres membres de l’Union. Elle reste dans la moyenne européenne avec ce taux inquiétant de chômage de 22,4 %. En Belgique, il est de 21,2 %.

Si en Belgique, l’argumentation notamment des syndicats, pour qui le marché du travail n’est pas extensible et que le départ à la prépension des seniors est une nécessité pour permettre l’embauche de jeunes. (2) est souvent entendue ; " poser cette question en ces termes n’a en fait pas de sens en Suède " avertit d’emblée David Thonon le délégué de l’Agence Wallonne à l’exportation (AWEX) en Suède.

LE CRITERE DE LA COMPETENCE, PAS DE L’AGE !

" Nous ne voulons pas nous mettre en position d’exclure des catégories sociales et passer à côté de talents utiles à l’entreprise " explique Cecilia Sandberg une responsable des ressources humaines d’Atlas Copco,( une puissante multinationale de matériel d’extraction minière et d’équipements de construction, qui occupe en Suède 4.500 employés et est présente dans 170 pays dont la Belgique ). La vice-présidente des ressources humaines n’hésite pas à faire la comparaison avec la discrimination à l’embauche des femmes : " Si vous éliminez d’office les femmes, vous risquez de priver votre entreprise de 50% de votre base de recrutement. C’est dangereux ! "

En Suède les entreprises recherchent à la fois les compétences, le savoir et l’expérience. Et " si les jeunes peuvent se targuer d’une bonne instruction, ils n’ont pas encore l’expérience " précise JAN-OLOF DAHLGREN, le directeur de l’agence nationale de l’Emploi.

D’autres raisons expliquent aussi ce taux record d’emploi des travailleurs plus âgés en Suède et d’abord le poids des Services publics où travaille effectivement un grand nombre de plus de 55 ans (3)

Les charges sociales diminuent avec l’âge et la différence entre le salaire d’un jeune de 24 ans et celui d’un travailleur de 55 ans ou plus n’est pas aussi importante que chez nous. "Un homme de 55 ans ne va pas bénéficier de primes qui vont alourdir son salaire ". précise Jean-Paul POURON journaliste indépendant installé en Suède depuis 36 ans.

Quant à savoir si le maintien des travailleurs plus âgés dans le marché du travail pénalise l’emploi des jeunes ? Patrons suédois et syndicats partagent la même analyse : Ils n’y voient aucune corrélation, aucun lien.

Pour les patrons suédois, au contraire : c’est une véritable dynamique qui se crée : "plus de seniors maintenus au travail impliquera une demande accrue de biens de consommation qui, elle-même, engendrera la création d’emplois pour les jeunes" explique-t-on à la Svenskt näringsliv ; la confédération des entreprises suédoises.

Même argumentation du côté de la toute puissante fédération syndicale LO qui forte de 2,2 millions de membres regroupe 21 syndicats : " Il n’y a pas de lien entre le haut niveau d’emploi des seniors et le chômage des jeunes " clame Thomas Carlèn " les travailleurs âgés ne prennent pas le boulot des jeunes, les deux catégories ne rivalisent pas entre elles pour le même type d’emploi "

1 SUR 10 !

Selon un récent sondage, seulement un Suédois sur 10 accepterait de travailler au-delà de 65 ans. L’idée lancée par le Premier ministre ne séduit pas ses concitoyens mais tout le monde le reconnaît, elle a le mérite de lancer le débat.

Il restera aux Suédois à faire une nouvelle fois la preuve de leur capacité à se réformer grâce à des approches pragmatiques et rationalistes.

 

Hervé de Ghellinck, journaliste

 

 

 

(1)   La Suède connaît un système de pensions original qui permet aux travailleurs de choisir quand ils souhaitent partir à la retraite, entre 61 et 67 ans voire 69 ans (avec l’accord de l’employeur). Mais en moyenne les Suédois sortent du marché de l’emploi à 65 ans

 

(2)   Une argumentation contestée par des chercheurs belges comme Pierre Pesteau (Contrevérités sur le départ à la retraite, Revue d’économie politique ( 2005 ) ou Mathieu Lefèbvre de l’ULG ( Unemployement an retirement in a model with age-specific hetergeneity (2009)

(3)   Agriculture : 3,3 %/Industrie 25,8%/ Services 71 % Source: European Commission, Employment in Europe, 1996

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK