Crise: l'Allemagne peine à se financer, les lignes pourraient bouger

A la bourse de Francfort le 9 septembre 2011
A la bourse de Francfort le 9 septembre 2011 - © AFP / Boris Roessler

La crise de la dette a affecté une émission obligataire à dix ans de l'Allemagne, qui a rencontré mercredi une demande extrêmement faible. Dans le même temps, l'agence de notation Fitch prévient que la note française pourrait être remise en cause en cas d'aggravation de la crise. Face à la contagion, la chancelière allemande finira-t-elle par céder du terrain aux partisans d'une intervention de la BCE ?

Signe d'un début d'assèchement du crédit aux Etats de la zone euro, la dernière émission en 2011 de "Bund", un titre qui fait référence pour tout le marché européen, n'a été placée qu'à hauteur de 3,6 milliards d'euros contre une offre de départ de 6 milliards d'euros.

"Ce résultat ne signifie en aucun cas une pénurie de refinancement pour le budget allemand", a pourtant assuré l'Agence financière allemande, l'organisme responsable de l'émission. Le Bund émis mercredi, un emprunt qui fait référence pour tout le marché obligataire européen, porte un taux moyen de 1,98%.

L'Allemagne avait proposé une offre de départ de 6 milliards d'euros pour cette procédure d'enchères. Mais les investisseurs ne se sont montrés prêts qu'à apporter 3,9 milliards d'euros environ, et la somme finalement placée n'atteint que 3,6 milliards d'euros, selon des chiffres publiés par la banque centrale allemande.

Le différentiel de 2,4 milliards d'euros a été mis en réserve par la Bundesbank, qui entend le placer peu à peu sur le marché.

Bien que cette pratique soit usuelle, les analystes de la banque ING avaient déjà prévenu que tout différentiel de plus de 1 milliards d'euros serait "un signe de faiblesse".

France: le "AAA" en ligne de mire

Autre faiblesse: le statut de "très bon élève" de la France risque d'être mis à mal. L'agence de notation Fitch Ratings a en effet indiqué mercredi que la France pourrait voir sa note "AAA", la meilleure possible, remise en cause en cas d'aggravation de la crise en zone euro.

"Le AAA de la France serait en danger", en cas d'intensification de la crise, qui provoquerait alors un ralentissement économique plus prononcé en France et en Europe et contraindrait le pays à venir en aide à ses banques, écrit Fitch dans son analyse sur les finances publiques de la France. Fitch souligne que la France devra sans doute prendre des mesures complémentaires pour respecter son objectif d'un déficit ne dépassant pas 3% du PIB en 2013. L'agence prévoit d'ailleurs un déficit de l'ordre de 4% du PIB français en 2013.

Les lignes bougeraient-elles ?

Ces mauvaises nouvelles pourraient toutefois faire fléchir l'Allemagne dans son opposition à une intervention massive de la Banque centrale européenne (BCE) si la crise empirait et sous condition d'un strict renforcement de la discipline budgétaire en zone euro, estiment des économistes. "Malheureusement on est dans cette situation paradoxale où l'on en vient à fonder tous nos espoirs sur une nouvelle catastrophe pour que Berlin bouge enfin", résume pour l'AFP Christian Schulz, économiste de Berenberg Bank.

Pour le moment en effet, et alors que la crise embrase pourtant de plus en plus de pays en zone euro, l'Allemagne fait la sourde oreille aux appels lancés par les investisseurs et ses partenaires à ouvrir les vannes de la BCE. Berlin ne veut pas en entendre parler, arguant que le seul rôle de la BCE est de garantir la stabilité des prix. "C'est son mandat, elle l'exerce (...), et l'Europe (...) n'a pas le droit de changer quoi que ce soit à ce mandat", a répété la chancelière Angela Merkel mercredi devant les députés du Bundestag.

Vu d'Allemagne, l'Italie et l'Espagne, qui font pourtant face à des taux en hausse constante de l'emprunt, ne sont pas encore coupés du marché. "Je suis persuadé qu'ils n'ont pas besoin d'aide extérieure", a assuré mardi le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, adversaire résolu à l'intervention de la BCE.

Mais les observateurs sont persuadés du contraire. "Mon scénario est le suivant: lorsque l'Espagne ou l'Italie verront se fermer leur accès au marché financier, c'est-à-dire qu'ils devront renoncer à une émission de dette faute de répondant, Berlin devra bouger", détaille Christian Schulz, qui retient comme horizon le mois de janvier "car d'ici là il n'y aura pas de grosses émissions de dette" dans les pays de la "périphérie".

La hantise du "déjeuner gratuit"

L'Allemagne a la hantise du "free lunch" (déjeuner gratuit): devoir fournir, en tant que première économie européenne et plus gros contributeur au budget de la BCE, une aide illimitée à des pays qui ont à ses yeux échoué à se réformer à temps, explique Alexander Krüger, économiste en chef de Bankhaus Lampe.
La condition sine qua non à un infléchissement de la position allemande serait donc "des contreparties de la part des pays aidés": des engagements de discipline budgétaire, de réformes, mais aussi des garanties, "qu'ils déposent auprès de la BCE des actifs, de l'or par exemple".

Discipline budgétaire renforcée

Angela Merkel et son ministre des Finances Wolfgang Schäuble veulent une modification des traités européens, pour y graver une discipline budgétaire plus contraignante. C'est "une condition essentielle pour qu'il y ait le moindre mouvement" de leur part, analyse Alexander Krüger.

Voilà pourquoi le président de la commission, José Manuel Barroso, s'est employé à faire passer le message qu'aucun pays n'était absolument opposé à davantage d'obligations de stabilité, et qu'il souhaitait renforcer les règles de contrôle budgétaire. "Si l'Europe veut maintenir une monnaie unique, elle doit avoir une gouvernance plus intégrée sous la responsabilité de la Commission", a-t-il affirmé mercredi lors d'une conférence de presse, au cours de laquelle il a aussi évoqué les très controversés euro-bonds.  "Bien mis en oeuvre, l'émission commune de dette au sein de la zone euro pourrait être synonyme d'immenses bénéfices. Elle renforcerait la stabilité financière et permettrait de créer un marché obligataire à la fois plus grand et plus liquide, comparable à celui existant aux Etats-Unis", a-t-il dit. "Il est également important de montrer à l'opinion publique et à nos partenaires internationaux que nous sommes sérieux sur la question d'une gouvernance économique renforcée".

Dans les couloirs des institutions européennes, il se dit qu'un sommet de l'eurozone pourrait être convoqué le 1er décembre, quelques jours avant le sommet traditionnel de fin d'année.

Pas de pitié pour les mauvais élèves

La Commission veut que tous les gouvernements de la zone euro lui adressent dorénavant leurs projets de budget à la mi-octobre de chaque année. Les budgets trop peu rigoureux seraient rejetés. La Commission a aussi fait savoir qu'elle n'hésiterait à se servir des nouvelles compétences et des nouveaux outils de contrôle et de contrainte dont elle dispose depuis le vote du "six pack", le paquet des mesures censées améliorer la gouvernance. Un avertissement à peu de frais pour la Belgique, par exemple, aux prises avec un budget difficile à accoucher alors que se rapproche l'échéance du 15 décembre pour le transmettre aux services de la commission.
Le ministre des Finances belge, Didier Reynders s'est dit, de son côté, convaincu que la BCE devra jouer un rôle plus important qu'aujourd'hui.

Le crédit allemand lui aussi entamé

La chancelière allemande s'est tellement "enferrée" dans son opposition aux appels lancés par ses partenaires -France, Espagne et Pologne ces dernier jours- qu'elle aura le plus grand mal à changer son fusil d'épaule, juge pourtant Christian Schulz. A moins que le danger ne la menace directement, à l'instar de ce placement raté qui témoigne d'un assèchement du crédit fait aux économies de la zone euro. "Les investisseurs étrangers perdent peu à peu confiance dans la zone euro dans son ensemble, et cela vaut aussi (...) pour les obligations allemandes", selon Viola Stork de la banque Helaba.

Berlin a certes son déficit sous contrôle -il devrait tomber à 1,3% du Produit intérieur brut (PIB) cette année- mais sa dette de plus de 2000 milliards d'euros et plus de 80% du PIB n'en fait pas un modèle de vertu non plus, vu de Japon ou de Chine. Les investisseurs asiatiques représentent près de 40% des détenteurs de dette allemande.

T.N. avec agences


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