Zineb El Rhazoui: "Il faut sortir du mythe de l'islam comme religion de paix et d'amour"

Zineb El Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo, n'était pas à la réunion de rédaction le jour de l'attentat.
Zineb El Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo, n'était pas à la réunion de rédaction le jour de l'attentat. - © AFP

La Une Télé diffuse ce mercredi soir à 22 h 10 "Rien n’est pardonné", un documentaire consacré à Zineb El Rhazoui, journaliste activiste marocaine, survivante de l’attentat qui a frappé Charlie Hebdo il y a 2 ans. Zineb El Rhazoui a répondu ce mercredi aux questions de Medhi Khelfat dans Matin Première.

Dans ce film coproduit par la RTBF, on vous suit pendant 5 ans, avant l’attentat contre Charlie Hebdo et après. Pourquoi avoir accepté de participer à ce projet ?

"Le film a commencé en 2011. Cette année-là, nous étions en pleine euphorie du printemps arabe et j’étais à vrai dire l’une des porte-voix du Mouvement du 20 février au Maroc. Donc les réalisateurs Guillaume Vandenberghe et Vincent Coen étaient venus dans l’idée de filmer ceux qui se battaient pour les libertés au Maroc, cette jeunesse qui était laïque, libres-penseurs et qui se battaient contre le régime marocain, qui est une monarchie de droit divin.

L’idée, c’était de montrer à la jeunesse belge issue de l’immigration marocaine ce que la jeunesse marocaine faisait. Il se trouve que le film a pris tout à fait une autre tournure au fil des années. D’abord, le printemps marocain n’a pas échoué, mais disons qu’il a pris une tournure différente des autres pays. Puis j’ai été contrainte à l’exil et j’ai intégré l’équipe de Charlie Hebdo. Ensuite, il y a eu les attentats, les premières attaques au cocktail Molotov, et puis la suite que vous connaissez.

Donc le film est devenu complètement autre chose que ce à quoi il était destiné au début. Mais, finalement, on retrouve un fil conducteur : c’est toujours la recherche de la liberté, toujours l’irrévérence et la révolte contre le sacré".

Dans le film, vous racontez notamment ceci :

Nous avons des morts dans la rue. Nous ne sommes pas dans un État de droit, nous sommes dans un État qui viole allègrement l’ensemble des droits humains, des droits politiques, des droits sociaux... On est une génération de journalistes qui ne disent pas 'sa majesté le roi, que Dieu le glorifie'. On n’est pas là pour faire de la propagande. D'ailleurs, on est considérés comme des ennemis du Maroc et de son image. Nous, en tant que journalistes, ils nous ont forcés à devenir des opposants et forcés à devenir des militants, alors que tout ce qu’on voulait c’était de faire notre métier honnêtement.

La liberté que vous n’aviez pas au Maroc, vous l’avez trouvée en Charlie Hebdo à l’époque

"D’un côté oui. Quand j’ai commencé à collaborer avec Charlie Hebdo dès 2011, et ensuite quand j’ai intégré la rédaction de façon permanente en 2013, c’était pour moi une famille professionnelle naturelle. J’ai retrouvé un petit peu ce journalisme de combat, tel qu’on le faisait au Maroc. Même si, au Maroc, je travaillais dans une vague classique. A Charlie Hebdo, en plus, il y avait cette dimension de l’humour qui me plaisait beaucoup. J’ai tout de suite retrouvé une famille professionnelle que j’avais perdue après la fermeture du journal pour lequel je travaillais en 2010 au Maroc".

C'est un vrai bonheur professionnel qui prend fin le 7 janvier 2015, jour de l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo. Il se fait que, par hasard, vous n’étiez pas à la réunion de rédaction quand les terroristes ont attaqué vos amis et collègues. Dans le film, vous avez évoqué la grande manifestation parisienne qui a suivi l’attentat contre votre rédaction :

Avec mes collègues, j’étais à la tête de la plus grande manif de l’histoire de France. Mais, en réalité, j’étais complètement absente. J’étais complètement absente et happée par les événements. J’étais dépassée par l’ampleur de ce qui était en train de se passer. Je n’avais pas organisé cette manifestation. J’avais appris son existence quelques heures auparavant. On s’est retrouvé entre nous et on s’est mis à marcher sur le boulevard Voltaire, et là on a vu les vraies gens.

Ça vous a fait quoi de voir les "vraies gens", comme vous dites ?

"Les vraies gens, c’est-à-dire les gens comme vous et moi. Les citoyens lambda, ceux qui ne s’expriment pas forcément dans les médias. Ceux qui se sont exprimés ce jour-là sont venus nous témoigner leur émotion, leur solidarité. Ils sont venus nous dire : 'On vous a compris, vous, ceux de Charlie Hebdo, ceux qui ont été tellement conspués, tellement détestés et accompagnés, et qui avaient eu une descente aux enfers, qui avaient été lynchés publiquement, injuriés, roulés, traînés dans la boue jusqu’à ce que ce massacre terrible ait lieu. On est venu vous dire que nous vous avons compris, que nous vous soutenons.'

Malheureusement, j’ai très vite déchanté. Après cette magnifique manifestation, après ce sursaut exceptionnel des Français qui ont réagi avec beaucoup de civisme à un événement aussi tragique, un débat écœurant a très vite refait surface, à savoir : 'Est-ce que c’était la faute des dessinateurs, l’avaient-ils cherché, les victimes ne sont-elles finalement pas les terroristes ?'"

"Tout est pardonné", c’était la une du Charlie Hebdo des survivants. Mais vos opposants ne vous ont rien pardonné et vous êtes sous protection policière. Vous avez été interrogée sur le vrai islam :

Quand tu parles avec ces gens-là, ils te disent toujours : "Ça, ce n’est pas le vrai islam, amen". OK, je veux bien les croire, ce n’est pas le vrai islam. Mais, le vrai islam, il est où ? Qu’ils nous montrent où est le vrai islam. Moi j’ai cherché, c’est quoi le vrai islam ? C’est celui de l’Iran, celui des talibans, celui de l’Arabie saoudite, celui du régime marocain qui te laisse picoler, d’accord tu peux. Mais où tu n’es pas libre somme toute. La femme est inférieure à l’homme. Tu n’as pas le droit d’être homosexuel. Tu n’as pas le droit de manger en public pendant un Ramadan sinon tu vas en prison. C’est une forme très hypocrite d’ouverture qui, en réalité, est une théocratie.

Alors, je vous retourne la question, c’est quoi le vrai islam ?

"Je pense que ce concept de 'vrai islam' est douteux puisqu’il n’y a pas d’islam, il n’y a que des musulmans. Maintenant, si on veut vraiment s’atteler à chercher ce qu’est l’essence de l’islam, à mon avis on doit s’attacher aux textes. Et sur les textes, j’ai toujours dit qu’il fallait que l’on sorte de ce mythe selon lequel 'l’islam est une religion de paix et d’amour'. Est-ce vraiment le cas ? Est-ce que ça serait alors la seule religion de paix et d’amour qui existe dans le monde ?

Pour moi, l’islam est comme toutes les autres religions, monothéistes notamment, c’est-à-dire un ensemble de textes écrits dans un contexte bédouin il y a 15 siècles. Ces textes sont archaïques et n’ont certainement pas vocation à régir la cité aujourd’hui.

Ce qui pose problème en revanche, c’est le rapport à l’islam. Tant que beaucoup de gens continueront, d’une part, à penser que le Coran est une Constitution et que l’islam est censé régir la cité et que, d’autre part, nous avons des gens complaisants qui, dans un paternalisme insupportable, continuent à répéter qu’en réalité l’islam serait une religion magnifique, on continuera à avoir des problèmes avec la religion musulmane.

Je pense que nous sortirons de ces problèmes-là le jour où nous finirons par comprendre que l’islam est comme les autres religions, c’est-à-dire une religion archaïque qui n’a pas vocation à régir la cité, qui n’a de place que dans le privé spirituel et que nous devons l’extirper dans tout ce qui est en contradiction avec nos valeurs universelles modernes et avec les lois de la République".

Vous avez eu la chance d’avoir un enfant, une petite fille. Qu’est-ce que vous lui dites sur le monde que nous allons lui laisser ?

"Je lui dirais que je me suis battue, que j’ai fait de mon mieux pour lui léguer un monde meilleur. Je lui dirais que c’est important, que la vie vaut la peine d’être vécue, que s’il y a des combats, parfois le prix à payer est extrêmement lourd. Mais c’est une question de dignité que de mener ces combats-là. Et si la mort doit s’ensuivre, eh bien tant pis. Parce que vivre en abandonnant ses valeurs et sa dignité, c’est exactement la même chose que la mort".

Pour terminer Zineb, je vous ai entendu dire au moment des fêtes que vous preniez une résolution, c’était de quitter Charlie Hebdo pour cette année 2017. Pourquoi c’est une bonne résolution ?

"D’abord, ça a été fait et c’est une bonne résolution parce que je resterai toujours Charlie, je suis toujours Charlie, mais je ne suis plus Charlie Hebdo. C’est-a-dire membre de cette équipe. Parce que la mort, les attentats, ont altéré l’équipe. Les meilleures d’entre nous sont morts. Je ne retrouve plus ce que j’aimais. Je ne retrouve plus cette ligne éditoriale que j’aimais. Je ne retrouve plus ce journal fauché, saltimbanque pour lequel on aimait prendre des risques. Aujourd’hui c’est un journal qui est différent et qui ne me correspond plus. Donc je suis contente d’être partie, d’avoir tourné la page et de continuer mes combats ailleurs".

 

"Rien n’est pardonné" avec Zineb El Rhazoui, un documentaire de Guillaume Vandenberghe et Vincent Coen à  voir ce mercredi soir à 22h10 sur La une.

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