Yemen : "A cause de la guerre, les mariages précoces repartent à la hausse"

Une école réduite en ruines dans la ville de Taez.
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Une école réduite en ruines dans la ville de Taez. - © AHMAD AL-BASHA - AFP

C’est une guerre dont on ne parle pas beaucoup et pourtant, il suffit de se pencher sur les chiffres de la guerre au Yémen pour en saisir toute l’ampleur. Des dizaines de milliers de morts, essentiellement des civils ; plus de trois millions de déplacés et vingt-quatre millions de personnes vivant sous assistance, soit plus de deux tiers de la population yéménite.

Une guerre qui n’émeut pas, qui ne touche pas, qui ne concerne pas l’Europe comme d’autres conflits et pour cause: les Yéménites ne viennent pas frapper aux portes de l’Union.

Guerre et pauvreté

Ce conflit, commencé en 2015, oppose les rebelles Houthis, qui s’étaient emparés de la capitale Sanaa et d’autres régions du pays, aux forces loyales au gouvernement, soutenues par une coalition militaire sous commandement saoudien.

"Déjà avant la guerre, le Yémen n’était pas un pays développé", explique Wafa’a Al-Saidy, cheffe de mission de Médecins du Monde, à Sanaa, dans le nord du Yémen. "70% de la population vivait dans des régions rurales, sans aucun service à la population. La guerre a aggravé cette situation. Avant, ces personnes se déplaçaient en ville pour se faire soigner par exemple, mais aujourd’hui ils n’en ont plus les moyens. A l’inverse, d’autres ont déménagé en ville. Prenez Sanaa: il y avait 2 millions d’habitants avant la guerre, 4 millions aujourd’hui ! La population a gonflé mais parallèlement il y a moins de services à la population, comme de l’eau potable en suffisance".

Avec la guerre, des millions de personnes ont perdu leur emploi. Elles n’ont donc plus les moyens de se nourrir en suffisance ou de se soigner. Résultat : les épidémies ont refait leur apparition. "La dernière épidémie de choléra remontait à des dizaines d’années, mais avec la guerre, le choléra est revenu", explique cette pharmacienne, mère de trois enfants. "L’hygiène s’est passablement détériorée et les gens n’ont plus assez accès aux soins ou à de la nourriture saine. La diphtérie est aussi revenue, alors qu’on vaccinait les enfants contre cette maladie auparavant. Nous voyons aussi beaucoup d’enfants gravement malnutris".

Depuis 2017, le blocus des ports et des aéroports par la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite empêche l’arrivée de denrées par la mer et les airs, ce qui a encore aggravé le quotidien de la population yéménite.

Mariages précoces et départ pour le front

La guerre et la pauvreté ont aussi des conséquences plus méconnues, selon Wafa’a Al-Saidy. "Au Yémen, il n’y a pas de camps de réfugiés ou de déplacés étant donné la composition tribale du pays. Les gens qui fuient leur domicile vont s’installer chez des membres de leur famille ou des proches. Un appartement qui hébergeait à l’origine une famille finit parfois par en héberger trois ou quatre ! Et il faut partager les ressources. Nous aidons donc aussi bien des personnes déplacées que des hébergeurs. Nous constatons que des garçons quittent l’école afin de travailler et aider financièrement leur famille qui a tout perdu. D’autres décident de rejoindre le front parce que c’est la seule manière pour eux d’avoir un petit salaire".

Et les filles ne sont pas en reste. Médecins du Monde a constaté une tendance à la hausse des mariages précoces. "Avec le conflit, les chiffres sont repartis à la hausse, même dans les villes. Cela avait pourtant presque disparu. La guerre encourage ce genre de pratiques, alors que c’est l’une des pires façons de s’en sortir", explique Wafa Al-Saidy.

Quant aux écoles, elles fonctionnent de façon disparate. Les professeurs ne perçoivent généralement plus leur salaire et les cours, lorsqu’ils sont encore donnés, sont souvent superficiels, sauf dans quelques écoles privées.

Vers la fin du conflit ?

Et pourtant, après plus de 4 ans de guerre, il y a une lueur d’espoir. Les bombardements saoudiens ont diminué ces dernières semaines, tout comme les attaques de drones menées par les Houthis. Des prisonniers Houthis ont par ailleurs été libérés aujourd’hui par Riyad.

"Le début d’une amorce de désescalade", selon François Frison-Roche, spécialiste du Yémen au CNRS. Pour lui, le moment est en tout cas le bon pour mettre un terme au conflit. Plusieurs autres facteurs pourraient également y contribuer. "Les menaces de conflits régionaux qui pouvaient encore être crédibles il y a quelques mois, notamment à cause de l’attitude du président des Etats-Unis, ne sont plus vraiment d’actualité car Donald Trump fait face à une séquence de politique intérieure assez intense. Par ailleurs, il ne peut pas se permettre, à quelques mois de l’élection présidentielle, de débuter un conflit régional, surtout s’il s’agissait d’attaquer l’Iran".

Et cette posture a un effet direct au Moyen-Orient. "Avec ces éléments de politique régionale et internationale, des pays comme l’Arabie Saoudite et les Emirats voient bien qu’il faut trouver une solution politique. N’oublions pas non plus que l’Arabie Saoudite doit organiser le G20 l’année prochaine et qu’elle ne peut donc pas se permettre d’avoir un conflit avec des risques de drones étrangers envoyés sur les lieux de ce G20. Elle est, d’une certaine manière, contrainte de trouver une solution".

Il reste cependant des obstacles à un hypothétique accord de paix, car certains se sont accommodés de la guerre. Pire : ils en tirent profit en alimentant des trafics d’essence, de nourriture ou encore de médicaments. "Une économie de guerre s’est installée au Yémen, avec des chefs de guerre qui ont tout intérêt à ce qu’une évolution de la situation ne gêne pas leurs intérêts financiers. Amorcer le début du commencement d’un dialogue sera long et difficile, mais 2020 verra peut-être des évolutions positives, mais il faut rester très prudent", poursuit François Frison-Roche.

Au sud, des milices indépendantistes vont sans doute également tenter de brouiller le jeu pour obtenir une partie du pouvoir.