Wilson Fache, correspondant à Erbil (Irak): "On s'habitue très vite au bruit des bombes"

Wilson Fache
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Wilson Fache - © Benoît Do Quang

Sorti d'études de journalisme à l'Ihecs en 2015, Wilson Fache est aujourd'hui correspondant à Erbil pour différents médias, dont la RTBF. Située au Kurdistan irakien, la ville est à 1h30 de route de Mossoul, cité tenue par le groupe terroriste État islamique et dont la reprise par les forces irakiennes est actuellement un enjeu clé dans la région. 

Après plusieurs aller-retour, Wilson Fache vit désormais à Erbil depuis août 2016. A quoi ressemble la vie aux portes de la guerre? De passage à Bruxelles, il nous livre son expérience et ses impressions. 

Pourquoi avoir choisi cette région pour s'établir en tant que journaliste?

J'étais tout d'abord passionné par les sujets que l'on pouvait couvrir sur place. Par exemple: le sort de la minorité yézidie, pratiquement exterminée par les djihadistes de l'Etat islamique (EI). Ou encore: comment l'EI arrive à produire des armes à une échelle quasi industrielle?

C'est donc par intérêt personnel, mais aussi parce que ces sujets intéressent les rédactions. En tant que journaliste indépendant, je savais donc que j'allais avoir du travail. 

La vie ici a quelque chose d'absurde, de surréel 

De plus, je savais que ce conflit serait confortable à couvrir. Quand on pense à l'Irak, on pense à la guerre et aux attentats. Mais en réalité, Erbil est une ville très sécurisée où il est possible d'avoir une vie normale. J'habite dans une colocation avec d'autres journalistes dans un quartier chrétien. On peut y faire la fête dans des bars ou en boîte de nuit. Chez nous, on a Netflix et on peut aller voir Star Wars en 3D au cinéma.

Il y a donc un certain confort de vie et en même temps, à côté de cette apparente stabilité, la guerre n'est jamais loin. Dans ma rue, il y a par exemple un camp de réfugiés chrétiens dont les villages ont été détruits par l'Etat islamique. Et Mossoul - où une vraie guerre est en train d'avoir lieu - est à peine à 1h30 en voiture.

Au delà de votre expérience, comment vit-on à Erbil?

En 2014, on décrivait Erbil comme la nouvelle Dubaï. Il y avait un boum immobilier car ils avaient énormément d'argent grâce au pétrole. Et puis, du jour au lendemain, les cours du pétrole se sont effondrés et ils sont entrés en guerre contre l'Etat islamique. Bref, l'économie s'est arrêtée et ils ont tout perdu.

Résultat: aujourd'hui il y a des centaines de buildings en construction - abandonnés - à Erbil. Ca lui donne un côté ville fantôme. Néanmoins, les habitants bénéficient d'une certaine qualité de vie par rapport à d'autres régions d'Irak. Dans les rues, on voit des 4x4, des restaurants de luxe, des hôtels de luxe.

On s'habitue très vite au danger. C'est justement ce qui est dangereux

A vrai dire, cette ville a quelque chose d'absurde, de surréel. En boite de nuit, on croise parfois des généraux qui mènent l'offensive sur Mossoul avec des filles et trois bouteilles de champagne. Rien n'a de sens.

Vous dites que tout est absurde, est-ce à cause de la guerre?

C'est entre autres à cause de la guerre. Il faut savoir que la guerre n'est jamais comme dans les films. Quand la guerre devient ton quotidien et ta routine, tout ça devient normal. Ton quotidien est absurde, mais comme c'est ton quotidien tu finis par vivre avec.

Pour donner un exemple, je me rappelle d'un taximan qui m'avait conduit à Mossoul pour le premier jour de l'offensive. En route, une roquette est passée au dessus de notre voiture et le chauffeur a éclaté de rire. C'est ça qui est dangereux quand la guerre s'invite dans ta routine: on s'habitude très vite au danger, au bruit des balles, des bombes.

Couvrir un conflit, c'est aussi prendre des risques?

 Je vais de temps en temps sur le front car c'est important de quand même montrer ce qu'est la guerre. Mais je l'évite. C'est tout d'abord par sécurité et ensuite parce que je trouve qu'il y a toujours des histoires plus importantes que les "pan pan". Je préfère les sujets humains, de société. Couvrir les conséquences du conflit plutôt que le conflit lui-même.

La couverture d'une guerre est-elle parfois dure moralement?

Oui, c'est dur. La plupart du temps les sujets sont très durs. On se retrouve parfois à compter le nombre de corps dans un charnier, à se faire tirer dessus au sniper,... Donc oui, moralement c'est dur. Mais comme je vis en colocation avec d'autres journalistes, je ne suis pas isolé dans mon travail. On peut en discuter et il n'y a pas de déprime.

Vous avez récemment fait le buzz sur Twitter en expliquant que Bernard-Henri Lévy n'avait pas accepté de vous ouvrir les portes de son véhicule blindé. Que s'est-il passé?

C'était le début d'une offensive sur Mossoul menée par les Peshmergas kurdes. J'étais en reportage vidéo et je suivais à pied une colonne de véhicules kurdes qui s'avançait dans les territoires tenus par l'Etat islamique. A un moment donné, j'ai compris que ça pouvait devenir dangereux et qu'il fallait que je fasse demi-tour ou que je trouve un véhicule blindé pour me mettre à l'abri.

Soudain, j'ai aperçu BHL - en chemise et costume - qui dépassait par le toit de son véhicule blindé. Je lui ai montré ma carte de presse et lui ai demandé si je pouvais entrer. Il m'a juste dit non sans me donner plus d'explications. A ce moment là, je précise que je n'étais certes pas en sécurité, mais je n'étais pas en danger de mort non plus. J'ai ensuite fait quelques mètres et j'ai trouvé un autre véhicule blindé qui a accepté de me prendre. Fin de l'histoire.

Trois jours plus tard, j'ai décidé de tweeter ce que je considérais comme une anecdote amusante, rien de plus. 

Je suis tombé sur la fachosphère antisémite 

Et là, j'ai été retweeté des milliers et des milliers de fois. Je suis vraiment tombé sur la fachosphère antisémite de Twitter qui était très contente d'exagérer les faits pour enfoncer BHL. J'étais très mal à l'aise de voir que mes propos avaient été utilisés pour faire de l'antisémitisme primaire. J'ai été contacté par de nombreux médias, mais j'ai refusé toutes les demandes d'interviews. Pour moi, cette anecdote ne valait en effet pas plus qu'un tweet et je ne voulais pas rajouter une couche à ce buzz insensé.

Un épisode en particulier que vous retenez?

Un ami à moi travaille dans une clinique à Mossoul. Un jour, ils avaient besoin d'aide là-bas et il m'a demandé un coup de main. Mais n'ayant pas de formation médicale, je n'étais pas très à l'aise à cette idée. Par ailleurs, pour des raisons déontologiques, j'étais mal à l'aise en pensant devoir soigner des soldats d'un camp dans un conflit que je couvrais. Finalement, j'ai accepté et je me suis retrouvé à soigner également des djihadistes. Je suis donc resté neutre en quelque sorte.

En reportage, on voit tout à travers la caméra

Humainement, j'avoue que cet épisode n'était pas facile. Quand on part en reportage dans une zone de guerre, on voit tout à travers la caméra. Comme on sait qu'on ne peut pas montrer des scènes trop dures à l'audience, on s'autocensure. On va essayer de faire comprendre sans montrer le sang et les tripes. Mais là, dans cette clinique, j'étais en première ligne.

Comment voyez-vous l'avenir?

J'ai décidé de rester dans la région, même après la reprise de Mossoul. Tout d'abord parce que l'Etat islamique ne sera pas éradiqué avec cette reprise, mais aussi parce que je m'intéresse au processus de reconstruction, de réconciliation.

La question est de savoir: y aura-t-il une réconciliation? Et ça, ça va être très intéressant. Personnellement, j'ai envie de rester optimiste. La société irakienne est en effet très fragmentée. Après des années de guerre, d'attentats, de massacres, on trouve beaucoup de méfiance voire de la haine entre les nombreuses communautés du pays. Il y a eu énormément de morts et certaines communautés - comme les Yézidis - ont été pratiquement exterminées.

La réconciliation, elle se fera entre qui exactement?

Entre tout le monde. Elle est inter et intra-communautés. Certaines tribus ont soutenu l'Etat islamique, d'autres non. Et ce, parfois au sein d'un même village, d'une même famille. Cette réconciliation va être extrêmement compliquée. Sur certains points, le Liban peut être un modèle. Une guerre a mis le pays à feu et à sang pendant des années et aujourd'hui, les communautés vivent certes séparément, mais elles ne s'entre-tuent plus non plus.

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