Vous n'avez rien suivi de la crise politique en Grande-Bretagne ? Voici de quoi y voir plus clair

Vous n'avez rien suivi de la crise politique en Grande-Bretagne? Voici de quoi y voir plus clair
7 images
Vous n'avez rien suivi de la crise politique en Grande-Bretagne? Voici de quoi y voir plus clair - © LUDOVIC MARIN - AFP

Samedi dernier, des milliers de manifestants défilaient dans les rues de Grande-Bretagne pour marquer leur désaccord face à la suspension des travaux du Parlement ordonnée par Boris Johnson et approuvée par la reine.

Les Britanniques estiment que cette décision est profondément antidémocratique et certains entendent d’ailleurs porter le coup de force du Premier ministre devant la Justice britannique.

Dès la deuxième semaine de septembre, le Parlement suspendra donc son activité, jusqu’à deux semaines avant la date prévue du Brexit, pour une durée qui n’avait plus été observée depuis les années 80. Mais comment en est-on arrivé là ?

Acte 1 : Theresa May démissionne

Le 24 mai, après des mois de négociations et faute d’accord sur le Brexit, finalement reporté au 31 octobre par l’Union Européenne, la Première ministre britannique Theresa May est contrainte de démissionner.

Alors qu’elle bénéficiait d’une image positive et rassurante à son arrivée comme cheffe du gouvernement en juillet 2016, au lendemain du référendum qui a décidé de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, Theresa May, 62 ans, est contrainte de quitter son poste par la petite porte.

Durant son mandat de trois ans, l’un des plus courts de l’histoire des Premiers ministres britanniques depuis la Deuxième Guerre mondiale, Theresa May aura été incapable de rassembler une majorité de députés en faveur de l’accord de divorce qu’elle avait conclu en novembre 2018 avec Bruxelles après 17 mois de négociation.

Face au lourd revers que subit son gouvernement au lendemain des élections européennes, organisées dans l’urgence, Theresa May finit par jeter l’éponge. Durant ce scrutin, son Parti conservateur subit en effet une cinglante défaite en terminant cinquième des élections avec 8,8% des voix soit la plus grosse défaite de son histoire dans une élection nationale. A l’inverse, le Parti du Brexit de Nigel Farage en sort grand gagnant avec 31,7% des voix.

Cette démission ouvre ainsi la porte à des élections pour prendre la tête du Parti conservateur majoritaire au parlement britannique et de facto, la tête du pays.

Acte 2 : Boris Johnson, nouveau Premier ministre

Le 23 juillet, après plusieurs semaines de campagne pour la succession de Theresa May, c’est Boris Johnson, ancien maire de Londres, qui sort grand gagnant face au ministre des Affaires étrangères Jeremy Hunt. Avec 92.153 des voix contre 46.656 voix pour Hunt. Boris Johnson devient ainsi le chef des Tories et obtient les clés du 10, Downing Street.

A 55 ans, "BoJo" s’affirme comme un ambitieux, fervent défenseur de la sortie de l’Union. Il se voit ainsi confier par la reine Elizabeth II, la responsabilité de former le gouvernement et par extension, la gestion de cet épineux dossier du Brexit qui continue de rester central plus de trois ans après le référendum.

Alors que nombreux de ses adversaires voient son ralliement à la sortie de l’UE, quelques mois avant le référendum de 2016, comme un moyen d’assouvir ses ambitions personnelles, Boris Johnson fait directement preuve de détermination et affirme haut et fort sa volonté d’aller au bout du processus, avec ou sans accord.

Quelques jours seulement après son élection, Boris Johnson réclame qu’un nouvel accord de divorce soit renégocié avec l’Europe, ce à quoi le négociateur pour l’UE s’oppose fermement. Le Premier ministre britannique qualifie cet accord conclu par Theresa May d"inacceptable". Lui qui n’aura cessé de systématiquement torpiller le travail de l’ancienne Première Ministre, ne peut logiquement se résoudre à accepter les termes négociés par sa prédécesseure.

Acte 3 : Deal or no Deal ?

Ce qui bloque entre l’UE et la Grande-Bretagne ? L’abolition du "backstop", ce "filet de sécurité" irlandais, destiné à éviter le retour de contrôles à la frontière entre la province britannique d’Irlande du Nord et sa voisine la République d’Irlande après le Brexit. Faute de meilleure solution à l’issue d’une période transitoire de deux ans, et pour éviter la création de cette frontière, le Royaume-Uni tout entier devrait rester dans l’Union douanière.

Pourtant, Boris Johnson l’assure. Le Brexit aura lieu le 31 octobre, quitte à sortir sans accord si l’Union européenne refuse de rouvrir les négociations. Si cette perspective effraie les milieux économiques mais aussi certains conservateurs dans ses propres rangs, le Premier ministre britannique entend bien aller jusqu’au bout et se dit prêt à l’éventualité d’un divorce brutal qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour son pays.

Plus question de prolongations donc. Face à ce rejet, plusieurs scénarios se présentent. Soit l’Union décide de céder face aux demandes de BoJo, ce qui semble hautement improbable tant les dirigeants européens ont affirmé ne pas vouloir modifier cet accord longuement négocié. De plus, une telle décision pourrait largement nuire à l’image de l’Union et inciter des Etats eurosceptiques à se lancer dans le même processus.

L’autre scénario implique une sortie sans accord, ce à quoi le Parlement britannique reste toujours majoritairement hostile.

Dans le cadre des négociations, Angela Merkel s’est de son côté affirmée convaincue de pouvoir parvenir à un accord dans les 30 jours, accord qui contournerait ce fameux mécanisme du "filet de sécurité".

Mais la résistance en Grande-Bretagne s’organise. Le 18 août, ce sont plus de 100 députés de divers bords qui signent une lettre commune adressée à Boris Johnson. Ils souhaitent modifier la loi et contrecarrer d’urgence un Brexit sans accord, scénario qui serait actuellement privilégié par Johnson.


►►► À lire aussi : La stratégie de Boris Johnson : hold-up anti démocratique ou coup de poker ?


Acte 4 : La prorogation du Parlement

Dix jours plus tard, coup de tonnerre. Le mercredi 28 août marque le début d’une nouvelle crise politique au Royaume-Uni avec la décision de Boris Johnson de suspendre les débats pour 5 semaines à Westminster.

Cette décision, approuvée par la Reine sans que celle-ci ne puisse vraiment intervenir au risque de voir sa position qualifiée d’anticonstitutionnelle, prend effet à partir de début septembre et jusqu’au 14 octobre, soit deux semaines avant la date couperet du 31 octobre.

En prolongeant les vacances des parlementaires britanniques, Boris Johnson prive ainsi la Chambre des Communes de la possibilité de débattre du Brexit et surtout d’une sortie sans accord. Dans un tel cas de figure, il ne reste ainsi aux députés qu’une semaine, début septembre, puis une quinzaine de jours à la fin du mois de novembre pour envisager la suite des événements.

Bien que Boris Johnson s’en soit défendu, affirmant que "les députés auront amplement le temps de débattre du Brexit et de tous les autres sujets", cette décision est qualifiée de dérive autoritaire et a été vigoureusement raillée par l’opposition ainsi que par des membres du parti conservateur comme étant antidémocratique. Certains, à l’image de Ruth Davidson, la cheffe des conservateurs écossais, ont d’ailleurs décidé de démissionner pour contester cette prorogation.

Pour le président de la Chambre des communes, John Bercow, "c’est un affront à la Constitution". De son côté, la porte-parole de l’opposition travailliste pour les Affaires intérieures, Diane Abott, a fustigé cette décision via un tweet en parlant de "coup d’Etat contre le Parlement. Contre les électeurs, et contre leurs représentants politiques."

Acte 5 : Johnson perd sa majorité au Parlement

Depuis cette décision, Boris Johnson a du faire face à plusieurs actions en justice qui visaient à contrecarrer la suspension du gouvernement. Pourtant vendredi dernier, ses opposants ont essuyé une première déconvenue puisque la plus haute instance civile d’Ecosse a rejeté la demande de près de 75 parlementaires proeuropéens de contrer en urgence la décision de suspendre les travaux du Parlement.

Chloé Goudenhooft, correspondante de la RTBF à Londres, faisait récemment remarquer que la somme allouée au budget pour anticiper une sortie sans accord avait été doublée, que les préparatifs étaient en train d’être accélérés et que le ministre du Brexit venait de signer des documents pour préparer le pays à sortir de la juridiction de la Cour européenne de Justice. Une attitude dans le chef d’un Premier ministre, élu par 66% des membres du Parti conservateur, soit 92.000 personnes, qui divise énormément la scène politique britannique.

Jeremy Corbyn, chef du Labour, le principal parti d’opposition, a ainsi organisé un vote de défiance contre Boris Johnson pour empêcher le "no deal", ouvrant la voie à des élections législatives anticipées tandis que Nigel Farage, député europhobe, s’est également préparé à cette possibilité dans le cas où le Premier ministre céderait du terrain face à l’Europe Les sondages indiquent toutefois que les Britanniques ne sont pas favorables à l’accession au pouvoir de Corbyn, ce qui accentue d’autant plus l’incertitude autour de la bataille du Brexit.

Considérant que la perspective d’un Brexit dur ne fait toujours pas l’unanimité ni dans l’opposition ni au sein du parti conservateur de Boris Johnson, ce coup de force s’est finalement révélé infructueux et la situation intenable pour un Premier ministre qui depuis le mardi 3 septembre ne dispose plus d’une majorité parlementaire.

Peu après avoir été désavoué par les députés et suite à l’exclusion de 21 députés conservateurs modérés qui ont voté dans les rangs de l’opposition pour contrecarrer sa stratégie sur le Brexit, le Premier ministre britannique a annoncé qu’il déposait une motion au Parlement pour convoquer des élections anticipées.

Acte 6 : Elections anticipées ? Report du Brexit ? What’s next ?

Les députés de la Chambre des Communes ont dans la foulée adopté une motion visant à obtenir un report du Brexit, prévu le 31 octobre. Adopté par 328 voix pour (301 contre), ce texte contraignant à demander un report de trois mois du Brexit sauf si un accord de sortie est conclu, a reçu le soutien de députés "rebelles" du camp conservateur qui ont choisi de rejoindre celui de l’opposition.

Considérant ce report comme "une capitulation", le Premier ministre a exhorté le leader de l’opposition, Jeremy Corbyn, à soutenir la tenue d’élections le 15 octobre. Mais les députés ont également rejeté cette motion, un camouflet supplémentaire pour le Premier ministre.

Cette option aurait éventuellement permis à Boris Johnson de récupérer sa majorité absolue, depuis perdue, afin que le report du Brexit n’ait pas lieu. A noter que toute demande de report devra encore être approuvée à l’unanimité des 27 autres Etats membres de l’Union européenne.

Selon Jeremy Corbyn, ce n’est qu’une fois le texte législatif sur le "no deal" sécurisé que le leader de l’opposition soutiendra une demande d’élections. Boris Johnson a depuis décidé de ne pas faire d’obstruction à ce texte. Celui-ci doit encore passer par la Chambre des Lords, la haute chambre du Parlement, ce jeudi et vendredi avant d’être adressé à la Reine Elizabeth II pour approbation.

La Chambre des Lords n’aura toutefois que très peu de temps pour l’approuver puisque Boris Johnson a décidé de suspendre le parlement pour cinq semaines dès la semaine prochaine.

Plus que jamais, la Grande-Bretagne reste dans l’incertitude, naviguant à vue face à l’une des crises politiques et démocratiques les plus graves de son histoire.

Sujet sur les derniers événements survenus à la Chambre des communes (JT 13h):

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK