Vladimir Poutine, président à vie ? "Plus personne ne qualifie la Russie de démocratie"

Les Russes ont une semaine, à partir de ce 25 juin, pour se prononcer sur les changements que Vladimir Poutine veut apporter à la constitution du pays. Cette nouvelle loi fondamentale lui permettrait de rester au Kremlin jusqu’en 2036. Il aurait alors 84 ans. Le texte imprime également une tonalité très conservatrice à la constitution russe, en y inscrivant des notions comme Dieu, le mariage hétérosexuel et la famille.

Nous avons interrogé Aude Merlin, chargée de cours de l’ULB et spécialiste de la Russie.

- Le oui semble acquis d’avance pour ce changement constitutionnel. Quel est alors l’enjeu de cette consultation ?

- Aude Merlin : "Il y a la volonté de la part du président de tenter de créer, ou de recréer un lien direct avec sa population, comme le font de nombreux dirigeants autoritaires. Il s’agit de sonder l’adhésion populaire et de prendre du résultat pour appuyer le caractère démocratique de la réforme. On verra ce qui sortira des urnes. Les résultats des élections, dans la Russie post-soviétique, ont toujours été entachés de plus ou moins de fraude."

- Le nouveau texte permet-il à Vladimir Poutine de devenir président à vie ?

- Aude Merlin : "Parmi les 42 amendements soumis au vote, il y en a un qui a, à ses yeux, une valeur plus importante que les autres : c’est ce qu’on appelle la remise à zéro des compteurs. La Constitution stipulait que le mandat présidentiel ne peut pas être détenu par une même personne pour plus de deux mandats consécutifs. Vladimir Poutine s’était déjà représenté en jouant sur les mots : il avait fait deux mandats entre 2000 et 2008 ; il a considéré qu’il pouvait en faire deux autres à partir de 2012. A partir de 2024, il fallait donc qu’il laisse la place à quelqu’un d’autre. Avec le changement prévu, il s’offre la possibilité d’exercer deux nouveaux mandats, portés à 6 ans chacun, donc, jusqu’en 2036."

- Cela change-t-il le système politique en Russie ?

- Aude Merlin : "Non, ce serait un renforcement de la structure actuelle, puisqu’on est déjà dans un régime autoritaire. Plus aucun chercheur sérieux ne qualifie la Russie de démocratie. Ce serait simplement une accentuation de la tendance à l’œuvre. Le changement porte sur la question du détenteur du poste présidentiel. Jusqu’à président Vladimir Poutine se faisait fort de ne surtout pas enfreindre cette règle-là. Il avait dit en 2008 : ‘Si je pensais que le format totalitaire était l’idéal pour notre Etat, j’aurais changé la constitution’. Il s’en était abstenu jusqu’à présent. Il fait ce choix aujourd’hui, avec des arguments qui ont le mérite de dire les choses : Vladimir Poutine n’aime pas le jeu démocratique et n’aime pas le pluralisme politique. Selon lui, si les amendements n’étaient pas adoptés, la Russie se mettrait à lui chercher un successeur dès 2022, ce qui sèmerait la pagaille, ça empêcherait de travailler. Sa rhétorique sur l’ordre et la stabilité, qui est le capital politique sur lequel il surfe depuis son arrivée à la présidence, continue d’être une ressource."

- Le texte flatte aussi un certain nationalisme russe.

- Aude Merlin : "Dans le projet, les valeurs traditionnelles sont fortement valorisées. Le mariage est décrit comme l’alliance d’un homme et d’une femme. Dieu apparaît dans la Constitution. La question de la mémoire historique est très fortement mobilisée. Il y avait hier ce défilé d’hommage à l’armée soviétique, vainqueur du nazisme, ce qui remobilise le patriotisme en Russie. Les amendements interdisent de diffamer les exploits des ancêtres, de modifier la vérité historique ! Il n’y a plus de distinction entre le travail scientifique des historiens et l’usage politique qui est fait de la narration officielle de l’histoire !"

- Y a-t-il une opposition qui a pu s’exprimer contre ce projet ?

- Aude Merlin :  "Une opposition existe, mais de façon très marginalisée. Elle joue au chat et à la souris avec les structures d’Etat et la justice qui vient trouver toujours un vice de forme, ou une tracasserie. Des sites internet d’opposition se créent, puis sont fermés. L’opposant Alexeï Nalvalny appelle au boycott de ce vote populaire.
 

Les modalités de ce vote posent question : il s’étale sur une semaine. Il y a des inscriptions de retraités qui surgissent sur des listes. Une télévision d’opposition a trouvé des dizaines de milliers de cartes SIM achetées pour ce vote. On sait qu’il y a beaucoup de pression et de séduction, comme cela se faire souvent. Des cadeaux sont promis pour les votants. Et la menace du bâton : des fonctionnaires se sont vu notifier l’exigence de voter et d’en montrer la preuve. Ils doivent aussi s’engager à convaincre trois personnes d’aller voter.
 

Un journal a titré avec ironie : ‘M. Poutine annule l’épidémie pour organiser le vote’! Ça montre qu’une désaffection, une critique s’exprime de plus en plus. On le voit dans les sondages : 25% des Russes disent qu’ils ne voteraient pas pour ce projet s’il y avait une alternative. Et 58% ne font pas confiance à l’honnêteté du scrutin."

- Le président espère-t-il profiter de ce remaniement de la Constitution pour faire remonter sa popularité ?

- Aude Merlin : "En 2018, il y avait eu une réforme des retraites très douloureuse. Depuis lors, on a une baisse du taux d’approbation de Vladimir Poutine au sein de la société russe. Ce taux, qui avait atteint 84% en 2014, au moment de l’annexion de la Crimée, baisse de façon constante. Il affiche encore 59% d’approbation en mai, ça pourrait faire envie dans des pays démocratiques, mais dans un pays comme la Russie où l’opposition n’a que peu d’espace, ça dit quelque chose. La désaffection est de plus en plus aiguë. Je le vois à travers mes discussions avec des Russes, y compris la jeune génération. Il y a un virus de la contestation qui est en train de se propager.


Le pacte social établi dans les années 2000 sur un retour à l’ordre et un mieux-être économique et social n’est plus respecté. L’économie va moins bien, en raison des sanctions et de la baisse du prix du pétrole, qui constitue une rente de l’Etat russe.
Il y a aussi le vieillissement de M. Poutine : en 2036, il aura 84 ans et sera encore président. Ça ne parle plus. Et ça contredit sa proposition lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2000 : un président jeune, sportif, qui ne boit pas…
Il y a une lassitude énorme et une lucidité de plus en plus grande. Tout ça ne passe plus chez des personnes qui ont pu l’approuver par le passé mais qui désormais souhaitent un renouvellement."

Sujet JT de ce jeudi 26 juin

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