Vingt-deux ans de dictature déconstruits publiquement en Gambie

Yankouba Touray, ancien membre de la junte, est venu défier la Commission en refusant de s’exprimer. Cet affront a été suivi par son arrestation en direct à la télévision.
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Yankouba Touray, ancien membre de la junte, est venu défier la Commission en refusant de s’exprimer. Cet affront a été suivi par son arrestation en direct à la télévision. - © Romain CHANSON

Une justice transitionnelle mise en place début janvier enquête sur les crimes commis sous le régime de l'ancien président Yahya Jammeh (1994-2017).

C'est l'événement le plus populaire en Gambie. Depuis son lancement le 7 janvier 2019, la retransmission des auditions de la Commission vérité, réparations et réconciliation passionne les Gambiens. Ils suivent les sessions à la télévision, à la radio, à travers les réseaux sociaux ou en se rendant directement au siège de la Commission.

Ce qui se joue en direct, c'est une mise à nue des rouages de la dictature dirigée par l'ancien président Yahya Jammeh. Les protagonistes et les victimes sont invités à venir témoigner sur les crimes qu'ils ont commis ou subis. Chaque détail permet de comprendre la mécanique du régime dictatorial. "Plus jamais ça", interpelle le slogan de la Commission.

Ecouter sans juger

Certains témoins sont venus devant la Commission pour avouer des crimes et sont repartis sans être inquiétés. Car la Commission vérité et réconciliation n'est pas un tribunal, et elle ne mène pas de "chasse aux sorcières" comme aime à le répéter l'avocat général Essa Faal, un Gambien venu de la Cour pénale internationale. C'est au procureur et ministre de la Justice de décider d'éventuelles poursuites. Le rôle de la Commission est de mettre tout en œuvre pour faire advenir la vérité.

C'est ainsi que Sanna Sabally, ancien putschiste et tortionnaire exilé à l'étranger, a pu s’expliquer pendant deux jours. Il est revenu sur son passé de bourreau, accusé d’exécutions sommaires et de torture. Puis il raconté sa descente aux enfers après avoir été désigné comme un traître. Neuf ans en prison pendant lesquels il a subi les pires sévices dont la castration. Sanna Sabally a demandé pardon et est reparti libre malgré ses aveux.

Trajectoire inverse pour Yankouba Touray entendu fin juin. Cet ancien membre de la junte est venu défier la Commission en refusant de s’exprimer. Cet affront a été suivi par son arrestation en direct à la télévision. En effet, la Commission peut faire appel à la police en cas de refus de coopérer. Yankouba Touray a été placé en détention dans la terrible prison Mile 2 dans l’attente de son procès.

Des centaines de victimes pourraient demander réparation

La sixième session, débutée le 8 juillet, explore la répression des journalistes. Une session spéciale sera également consacrée aux violences sexuelles, pratiquées à tous les niveaux du pouvoir. Une enquête récente de l’ONG Human Right Watch décrit Yahya Jammeh comme un prédateur sexuel. Se posera ensuite la question des réparations. Le Centre des victimes a enregistré plus de 700 dossiers de victimes qui pourraient exiger un soutien financier.

Cependant, aucune enveloppe n’a été provisionnée à cet effet. Le fonctionnement de la Commission vérité coûte déjà très cher. Son budget de 2,5 millions d’euros pour l’année en cours, est largement financé par les Nations unies. Les associations de victimes préconisent de tirer bénéfice des biens saisis à Yahya Jammeh. Il est accusé d’avoir volé pour près de 360 millions de dollars aux caisses de la Gambie. L’intéressé vit actuellement en Guinée équatoriale, protégé par le président Teodoro Obiang et loin des ennuis judiciaires. Mais ses oreilles doivent siffler.

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