Vingt ans après le 11 septembre, un mois après la prise de Kaboul par les talibans, comment vivent les Afghans ?

Vingt ans après les attentats du 11 septembre, les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan et les troupes américaines se sont retirées du pays, après une guerre que certains ont qualifiée de fiasco. En cette date anniversaire du 11 septembre 2021, notre correspondant à Kaboul, Wilson Fache, a pris la température dans la capitale afghane, récemment prise par les talibans, théâtre d'un attentat du groupe terroriste EI, qui a fait près de 170 morts et au moins 200 blessés à l'aéroport, et de nombreuses manifestations.

Un sentiment de "normalité"

"Paradoxalement, il y a un certain sentiment de normalité, c’est-à-dire que les commerces sont ouverts, il y a du monde dans la rue, il y a du trafic, il y a des bouchons, presque une ville normale. Mais à côté de ça, c’est vrai qu’on a eu des jours beaucoup plus tendus ici à Kaboul, notamment des jours de manifestations où des Afghanes et des Afghans, avec un courage tout à fait inouï, sont descendus dans la rue pour manifester contre les talibans, pour manifester contre le Pakistan aussi, qu’ils accusent de soutenir les talibans. J’ai aussi vu des manifestations en faveur de la résistance du fils du commandant Massoud dans le Panshir et aussi des manifestations en faveur des droits des femmes, avec des manifestantes parfois à peine majeures qui descendent dans la rue, qui font face aux talibans avec un courage tout à fait inouï, qui brandissent des pancartes, qui hurlent des slogans : 'Nous voulons la liberté, la liberté, la liberté. Nous voulons la paix. Nous voulons un pays libre. Nous n’avons pas peur des talibans. Nous n’avons pas peur de leurs armes. Nous allons nous battre.'"

"Ici, les manifestations ont souvent été dispersées à coups de tirs de sommation, de rafales de kalachnikov dans le ciel. Et malgré tout, ces manifestants et ces manifestantes ont tenu coûte que coûte et continuent à manifester pour leurs droits et contre les talibans."

Femmes et hommes ne se mélangent plus à l'université

C’était la grande crainte, avec le retour des talibans au pouvoir, de savoir ce qu’il allait advenir des femmes. "C’est vrai que les premiers signes sont très inquiétants, avec déjà toute une série de mesures restrictives. Et ce n’est peut-être que le début. Il y a deux jours, je me suis rendu dans une université. C’était la rentrée universitaire ici en Afghanistan ce lundi, et donc depuis lundi, hommes et femmes n’ont plus le droit de se mélanger. Ce qu’ils ont fait dans l’université que j’ai visitée, c’est d’ajouter un grand rideau beige à travers la classe qui coupe la classe en deux, avec d’un côté les hommes, de l’autre côté les femmes, et près du tableau, le professeur qui donne cours aux deux groupes au même moment, mais séparés.

"Et là, dans cette classe, j’ai fait la rencontre d’une jeune femme, 18 ans à peine, qui fait des études de journalisme. C’était le second jour de son second semestre de sa première année en journalisme, et elle était évidemment frustrée et triste et en colère de devoir maintenant être séparée de ses compagnons de classe :'Nous n’arrivons pas à comprendre ces nouvelles règles. J’ai du mal à croire la situation dans laquelle on se trouve. La plupart des pays vont de l’avant, mais nous, nous reculons.'"

"Mais surtout, ces femmes et ces étudiantes craignent que ce ne soit que le début, c’est-à-dire que les talibans ont pris le pouvoir il y a à peine un mois, un peu moins d’un mois, et déjà on assiste à ces mesures restrictives, liberticides. J’ai rencontré des femmes qui craignent que ce ne soit que le début."

Le bénéfice du doute aux talibans ?

La question qui est sur toutes les lèvres, c'est si les talibans ont changé par rapport à il y a 20 ans. "J’ai posé la question à de jeunes Afghans : qu’est-ce que vous pensez des talibans ? Est-ce que vous pensez qu’ils ont changé ? Et j’ai posé la question expressément à des Afghans qui ont la vingtaine, c’est-à-dire des Afghans qui n’ont jamais connu le premier régime taliban, pour voir ce qu’ils pensaient d’eux, s’ils les craignaient, s’ils les redoutaient, s’ils les aimaient, s’ils étaient curieux. Et la réponse m’a intéressé, parce que j’ai évidemment rencontré des jeunes qui avaient peur, mais aussi des jeunes qui leur laissaient le bénéfice du doute, comme ce joueur de foot que j’ai rencontré à Mazar-e Charif : 'Par le passé, les talibans ont été très cruels avec les musulmans afghans. Ils frappaient même les femmes. Mais nous pensons que les talibans veulent changer leur politique. Maintenant, ils veulent être de vrais leaders, et du coup, je suis plutôt satisfait.'"

"C’est vrai que j’ai rencontré comme ça plusieurs jeunes Afghans qui laissent le bénéfice du doute aux talibans, ce qui n’est finalement pas si surprenant parce que ces talibans ne viennent pas de nulle part. Ils ont et ont toujours eu un soutien populaire d’au moins une partie de la population. Mais à côté de ça, et on l’a vu ces derniers jours avec les manifestations qui ont eu lieu à Kaboul et à travers le pays, il y a évidemment aussi toute une partie de la population qui les rejette, avec ces femmes qui descendent dans la rue et ces jeunes hommes. Et c’est peut-être là que ça va se jouer, parce que les talibans, eux, n’ont peut-être pas changé, mais ce qui est certain, c’est que les Afghans, eux, ont changé en 20 ans. Le pays s’est libéralisé et on a maintenant une jeunesse éduquée, politisée, qui ne veut pas de ces talibans et le dit clairement."

Le poids de la résistance

Pascale Bourgaux était journaliste à la RTBF à l’époque des attentats, et a été envoyée sur le front en Afghanistan lorsque les États-Unis ont lancé leur offensive. Elle a réalisé un documentaire sur le commandant Mamour Hasan, qui avait tenu tête aux talibans il y a vingt ans. Aujourd'hui, elle ose espérer qu'une certaine résistance empêchera le pays de retomber dans les travers de l'époque.

"Il y a cette jeune génération qui a goûté à la liberté, ces femmes qui ont étudié et qui étaient déjà des professionnelles, des avocates, des médecins, des artistes, des députés, des policières. Que va-t-il advenir de ces femmes ? Certaines d’entre elles ont le courage de manifester, on espère qu’elles continuent, et un peu de résistance. On a vu la résistance dans le Panchir qui a été écrasée, mais il reste des poches de résistance, notamment dans les ambassades d’Afghanistan partout en Europe. Il faut le rappeler, les ambassadeurs sont les ambassadeurs du gouvernement afghan démocratiquement élu par les Afghans, qui a été mis de côté pendant les pourparlers de Doha, simplement parce que ça arrangeait les Américains qui avaient envie de partir d’Afghanistan et ça arrangeait les talibans qui avaient envie d’y revenir. Mais les ambassadeurs et tous les Afghans qui ont été démocratiquement élus sont évidemment contre les talibans. Ce sont les incohérences et ce sont une tristesse et une colère immenses pour ce qui se passe aujourd’hui en Afghanistan."

Matin Première : émission spéciale pour les vingt ans des attentats du 11 septembre

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