Vatican : l'argent des fidèles a-t-il permis à des courtiers véreux de s'enrichir ?

Vue aérienne du Vatican
Vue aérienne du Vatican - © FILIPPO MONTEFORTE - AFP

Une enquête sur un scandale financier s’accélère au sein du Vatican, elle a déjà entraîné la démission d’un cardinal. Mais c’est tout un système qui semble venir à la lumière du jour, un système qui permettait à des courtiers véreux de s’enrichir avec l’argent des fidèles.

Dimanche dernier, les églises du monde entier ont organisé la collecte pour le "denier de Saint-Pierre", le nom donné depuis des siècles aux offrandes des fidèles au pape. Dernièrement, les comptes du Vatican publiés par le nouveau préfet du Secrétariat pour l’économie, le père jésuite Juan Antonio Guerrero, ont dévoilé qu’en 2019 le denier de Saint-Pierre a recueilli près de cinquante-cinq millions d’euros, de quoi couvrir 35% des dépenses du Vatican. "C’est possible que dans certains cas, le Saint-Siège a été, plus que mal conseillé, abusé", a affirmé le père jésuite en présentant les comptes lors d’une opération de transparence sans précédent. Une opération nécessaire car les journaux italiens, depuis quelques semaines, sont remplis d’articles sur le nouveau scandale financier qui éclabousse le plus petit Etat du monde, de quoi refroidir la générosité des fidèles.

A la sortie des églises, les Romains ne le cachent pas, ils sont scandalisés. "Cet argent devrait certainement servir aux pauvres, et non pas à des fins personnelles" dit cet homme, "mais j’ai bien peur qu’il ait servi à enrichir beaucoup de monde, et je ne parle pas du pape, mais des cardinaux et de l’Église en général !" Une dame ajoute : "Moi, clairement, c’est fini, je ne donnerai plus rien, car s’ils prennent l’argent au pape sans qu’il n’en sache rien… Il y a un manque de contrôle évident."

L’opération de Londres

Des fidèles scandalisés parce que l’argent des offrandes a servi à faire des investissements douteux. Notamment l’achat d’un immeuble de luxe à Londres, c’est l’affaire qui a permis de découvrir le pot aux roses. Le scandale commence en 2014, quand des courtiers créent un fonds pour acheter l’immeuble au nom du Vatican. Ils obtiennent une ligne de crédit de 200 millions d’euros près du Crédit Suisse et de la BSI, la Banque Suisse Italienne. Ces courtiers mettent en garantie les comptes bancaires du denier de Saint-Pierre et même le fonds souverain sera utilisé, ce qu’on pourrait considérer comme le compte personnel du pape. "Sur le compte du pape, ils ont prélevé vingt millions d’euros pour financer en partie la fraude organisée par le courtier Gianluigi Torzi, au détriment du secrétariat d’État. Et tout cela, selon l’enquête, au nez et à la barbe du pape" affirme Francesco Grana, un vaticaniste qui passe ses journées dans la salle de presse du Vatican. Tout cela avec la bénédiction de Fabrizio Tirabassi et Monseigneur Alberto Perlasca, les collaborateurs d’Angelo Becciù, qui a l’époque n’était pas encore cardinal mais le substitut du secrétariat d’État du Vatican, soit le numéro deux du Saint-Siège.

Pour le Vatican, l’investissement de Londres se révélera désastreux et coûtera finalement plus de 450 millions d’euros, par contre les hommes d’affaires touchent des commissions millionnaires qui aboutissent sur leurs comptes en Suisse et à Malte. Le journaliste d’investigation Massimiliano Coccia, dans l’hebdomadaire "L’Espresso" a publié plusieurs documents liés à l’affaire, il parle de véritable système pour vider les comptes du Vatican. "Ce système organise le drainage des ressources des caisses du secrétariat d’État du Vatican. Tout cela reposait sur un réseau de consultants pour les affaires immobilières et spéculatives avec des commissions payées aux courtiers beaucoup plus élevées que la moyenne du marché, certains courtiers liés à Enrico Crasso, ancien employé de Crédit Suisse qui vit à Lugano, et qui était payé par le Vatican à l’époque pour gérer les investissements. Toute cette équipe a empoché des dizaines de millions d’euros."

La disgrâce du cardinal Becciù

A Rome, on parlait de lui comme un possible successeur du pape. D’origine sarde, Angelo Becciù, âgé aujourd’hui de 72 ans, était d’abord Nonce apostolique en Angola et à Cuba, avant d’être nommé substitut aux affaires générales du secrétariat d’État par Benoit XVI en 2011. C’est lui, qui prend en main la gestion de l’argent du Saint-Siège, et donc aussi de l’obole des fidèles. En 2013, François le confirme dans ce rôle, il a toute confiance. "C’était un des hommes proches du pape" confirme Francesco Grana, "j’ai recensé dans mon agenda que le pape est allé déjeuner au domicile de Becciù au moins sept ou huit fois, c’est beaucoup !" Tellement confiance, que le pape lui demande de gérer la crise qui secoue l’Ordre de Malte.

Mais en 2018, alors que le pape élève l’archevêque Becciù au rang de cardinal, des voix chuchotent à Rome "promoveatur ut amoveautur", une locution latine qui signifie que cette promotion cache en réalité un éloignement du pouvoir. Le nouveau cardinal est en effet nommé à la tête de la Congrégation des Saints, loin, très loin des comptes bancaires. "C’est la méthode Francois" affirme Massimiliano Coccia, "il ne montre pas qu’il a des doutes, il le déplace pour rassembler plus de preuves et après il agit !"

Le 24 septembre dernier, le pape appelle le Cardinal Becciù et lui annonce qu’il a perdu toute confiance en lui, il accepte sa démission "forcée", et lui retire toutes ses prérogatives, il ne conserve que le titre de cardinal mais sans pouvoir. En cas de conclave pour l’élection d’un nouveau pape, il n’en fera pas partie. Angelo Becciù organise alors une conférence de presse, où il insinue que le pape est manipulé. "Je prends cela comme une épreuve et j’espère que tout sera rapidement éclairci, je l’assume comme une épreuve que j’offre à l’Église et au pape" dit-il.

Le système Becciù

Le pape le soupçonne d’avoir détourné l’argent du Vatican pour enrichir sa propre famille et effectuer des opérations financières douteuses. Des centaines de milliers d’euros ont abouti sur les comptes des sociétés gérées par ses frères en Sardaigne, sous des étiquettes de coopératives de bienfaisance. Cinq cent mille euros ont été versés à une "amie", Cecilia Marogna, pour "une mission diplomatique en Afrique". L’équipe d’hommes d’affaires et d’investisseurs, chapeautée par Enrico Crasso, aurait reversé sur le compte IOR (la banque du Vatican) du cardinal une partie des commissions qu’ils empochaient sur les investissements réalisés avec l’argent du Saint-Siège.

Le plus proche collaborateur d’Angelo Becciù, monseigneur Perlasca a décidé de collaborer avec les enquêteurs. Les magistrats du Vatican ont envoyé une demande de commission rogatoire en Suisse. Leur objectif : retrouver les millions disparus. Ils sont persuadés que cet argent se trouve sur les comptes des courtiers et des sociétés d’investissements à Lugano. Mais les journaux italiens vont plus loin, ils affirment que le cardinal Becciù aurait grâce à cet argent monté un véritable réseau de pouvoirs au sein du Vatican, de quoi construire des opérations et des dossiers pour éloigner ses ennemis. Leurs soupçons se basent sur une somme de 700.000 euros, envoyée en Australie par le cardinal Becciù. Cet argent aurait-il servi à payer les accusateurs du cardinal Pell ? La question est posée par les journalistes qui suivent l’affaire. Le cardinal Pell, nommé par le Pape Francois pour justement contrôler la gestion de l’argent au sein de la Curie Romaine, aurait-il compris en son temps le trafic des hommes proches de Becciù ? Accusé de pédophilie en Australie, George Pell sera éloigné de Rome, il a dû affronter depuis 2017 deux longs procès, et près d’un an d’emprisonnement avant d’être totalement innocenté par la haute cour de justice. L’un des accusateurs ayant affirmé que tout avait été inventé. De là à dire qu’ils ont été payés pour l’accuser, il n’y a qu’un pas.

Le cardinal Becciù dément totalement. "Difficile de savoir où se trouve la vérité mais ce qui est certain c’est que le pape se sent plus seul que jamais, il est encerclé de vautours et n’a plus confiance en personne" estime Francesco Grana. L’enquête est loin d’être clôturée et un procès devra confirmer ces faits qui semblent sortis tout droit d’un roman. Et pourtant cela se passe bel et bien au Vatican.

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