USA-Corée du Nord: "Les tensions sont plus grandes qu'elles ne l'ont jamais été depuis la guerre"

"J’ai quand même du mal à croire que le Pentagone laisserait finalement Trump entraîner la péninsule dans un conflit qui entraînerait lui-même la participation quand même de grandes puissances mondiales, c’est-à-dire vous auriez les États-Unis, vous auriez la Chine, la Russie, le Japon", estime Juliette Morillot.
"J’ai quand même du mal à croire que le Pentagone laisserait finalement Trump entraîner la péninsule dans un conflit qui entraînerait lui-même la participation quand même de grandes puissances mondiales, c’est-à-dire vous auriez les États-Unis, vous auriez la Chine, la Russie, le Japon", estime Juliette Morillot. - © Belga/AFP

L’escalade des mots, un ton qui devient de plus en plus violent entre la Corée du Nord et les États-Unis. La situation s’envenime et la communauté internationale s’inquiète. La Corée semble inaudible aux sanctions, aux menaces, elle jette même de l’huile sur le feu. Même chose du côté américain. Va-t-on vers un conflit inévitable? Analyse de la situation avec Juliette Morillot, spécialiste de la Corée du Nord, auteur d’un livre à ce sujet.

On a eu un échange de mots très fort entre la Corée du Nord et les États-Unis. Trump promet le feu, ce sont ses mots à Pyongyang. Un échange aussi vif, c’est déjà arrivé dans ce dossier?

"De la part des États-Unis, non. Là, on est habitué de la part de Pyongyang, très guerrière, évoquant le feu, la colère, les cendres, mais de la part des États-Unis, jamais on n’a eu ce genre de déclarations. Et c’est ce qui, bien sûr, inquiète tout le monde".

Les dirigeants coréens sont très rationnels, avec une diplomatie extrêmement réactive et c’est justement cette rationalité qui les rend dangereux, et non pas la folie qu’on a tendance à décrire

Quand on regarde un peu l’évolution du "conflit" entre la Corée du Nord et d’autres puissances, est-ce qu’on ne peut pas dire que le régime nord-coréen est finalement "cohérent" quant à sa politique étrangère? Il développe son arme nucléaire, coûte que coûte, en dépit des sanctions, il garde une sorte de ligne de conduite là où les Occidentaux, et la Chine même, adoptent des attitudes différentes, changeantes en fonction des présidents, en fonction des époques.

"J’irais même jusqu’à dire que le plus imprévisible des deux c’était Donald Trump, qui a opéré un virage remarquable, un virage énorme après la patience stratégique de Barack Obama. La Corée du Nord, c’est ce qui d’ailleurs fait son danger, est parfaitement rationnelle curieusement depuis 2006. Elle se sent d’ailleurs depuis tout temps, depuis la guerre de Corée, sous menace américaine et elle poursuit depuis son premier essai nucléaire en 2006 imperturbablement ses essais nucléaires — on en est à cinq — et ses essais de tirs de missiles balistiques.

Il faut savoir que, depuis l’arrivée de Kim Jong-un au pouvoir, c’est-à-dire début 2012, il y a eu à peu près, je crois, 85 tests de missiles. C’est autant que sous Kim Jong-il et Kim Il-sung, ses prédécesseurs, réunis. Donc la Corée du Nord ne se laissera pas fléchir et ses dirigeants sont très rationnels, avec une diplomatie extrêmement réactive et c’est justement cette rationalité qui les rend dangereux, et non pas la folie qu’on a tendance à décrire".

Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui qu’on se rapproche encore un peu plus, avec ce qui s’est passé entre Trump et Kim Jong-un, entre la Corée du Nord et les États-Unis, vers un éventuel conflit? On fait un pas de plus?

"Les tensions sont plus grandes qu’elles n’ont jamais été sur la péninsule depuis la guerre de Corée. Mais j’ai quand même du mal à croire que le Pentagone laisserait finalement Trump entraîner la péninsule dans un conflit qui entraînerait lui-même la participation de grandes puissances mondiales. Vous auriez les États-Unis, la Chine, la Russie, le Japon.

Ce serait un conflit qui pourrait être dévastateur, non pas comme on l’imagine rapidement parce que la Corée du Nord rétorquerait en envoyant un tir de missile balistique avec une tête nucléaire vers les États-Unis, ou même vers Guam, comme elle l’en a menacé. On peut toujours douter de ses capacités militaires, même si le Washington Post a dit récemment qu’ils étaient capables de miniaturiser une ogive nucléaire, mais pensons tout simplement à un conflit conventionnel. La capitale sud-coréenne, Séoul et 25 millions d’habitants, se trouve à moins de 70 kilomètres de la frontière. On n’a pas besoin d’arme nucléaire pour frapper Séoul avec des lance-roquettes et ça ferait en quelques jours des centaines de milliers de victimes".

La Chine est dans une situation très inconfortable

Quel pourrait être le rôle de la Chine dans ce conflit quand on voit les États-Unis ici qui, parfois, se passent un peu au-dessus de la mêlée? Ici, ils sont vraiment les deux pieds dedans, entre guillemets, si on peut parler comme ça. Est-ce que la Chine n’a pas un rôle réel à jouer, pouvoir se positionner, même de manière mondiale, au niveau géopolitique à ce niveau-là et de jouer un peu les justiciers?

"Alors, de manière mondiale, on a vu que la Chine a voté d’ailleurs avec la Russie les sanctions très dures de la semaine dernière contre la Corée du Nord, et que la Chine, finalement, est dans une situation très inconfortable. D’une part, les gesticulations de la Corée du Nord et ses tirs de missiles balistiques la gênent. Elle n’en veut pas, c’est pour ça qu’elle vote les sanctions dt elle veut se mettre dans le concert des nations internationales.

Mais, d’autre part, elle ne veut pas laisser tomber son allié historique, d’autant qu’elle n’a pas du tout envie d’avoir une frontière avec un pays, avec des troupes étrangères comme la Corée du Sud, ou une Corée réunifiée avec des troupes américaines. Alors, on pourrait imaginer qu’il y aurait une sorte de deal entre la Chine et les États-Unis et la Corée du Nord, tout en sachant que la Corée du Nord ne se laissera rien dicter par Pékin, on peut imaginer d’une part que les États-Unis et la Corée du Sud arrêtent leurs manœuvres militaires contre quoi la Corée du Nord interrompt ses essais de tirs de missiles balistiques, ce dont je doute.

Ou alors on peut imaginer que la Chine prenne clairement position auprès des États-Unis. Mais qu’en échange les États-Unis, par exemple, retirent leurs moyens de défense antimissile, etc. au Japon ou alors même arrêtent tout soutien à Taipei. C’est ce genre de négociations qu’on peut évoquer".

Ecoutez l'interview de Juliette Morillot diffusée sur La Prem1ère

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

Recevoir